« Sois belle et tais-toi », paroles d’actrices et de cinéastes, femmes des années 1970

Les réalisatrices Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig dans « Sois belle et tais-toi ».

Il y avait les belles images, celles où apparaissait Delphine Seyrig (morte en 1990), actrice dotée de l’une des plus belles et exigeantes filmographies qu’ait comptées le cinéma français. Marguerite Duras, Jacques Demy, François Truffaut, Chantal Akerman, Alain Resnais, Joseph Losey : Delphine Seyrig a traversé ce que le cinéma proposait de plus libre, des films à l’intérieur desquels on lui laissait la place de déposer sa présence joueuse et réflexive. C’est ainsi que l’aborde le critique Jean-Marc Lalanne dans un ouvrage à paraître le 17 février, Delphine Seyrig. En constructions (Capricci, 184 pages, 17 euros), portrait d’une actrice qui passe son temps à démantibuler la féminité pour en révéler sa nature d’artefact.

Ce travail de déconstruction, l’actrice l’a aussi accompli en tant que militante auprès des Insoumuses, un collectif œuvrant pour des films féministes. En 1977, Seyrig réalise Sois belle et tais-toi, qui ressort en version restaurée : l’actrice disparaît dans le hors-champ pour mieux réfléchir à son métier, soulever les belles images de cinéma pour faire apparaître une lignée de femmes réelles, dégoûtées, fatiguées.

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Pendant près de deux heures, la réalisatrice s’en va interviewer vingt-quatre de ses collègues actrices et/ou cinéastes. Citons les plus connues : Jane Fonda, Jill Clayburgh, Ellen Burstyn, Juliet Berto, Anne Wiazemsky, Maria Schneider. « Collègues », justement, le mot ne va pas de soi, tant le métier d’actrice isole, vous impose la concurrence par défaut. C’est précisément ce qui émeut dans ce documentaire : il est un refuge où l’expérience féminine a le temps de se coaguler en parole politique.

Le montage de Seyrig solidarise tous ces témoignages pour en faire un état des lieux désastreux de l’industrie du cinéma. Toutes la décrivent comme une affaire d’hommes où elles tentent de se frayer une carrière en dents de scie. Toutes avouent qu’elles n’auraient pas suivi cette voie si elles étaient nées homme : on choisit le métier d’actrice pour s’éviter la pénibilité du métier de femme.

Geste formel et politique

Sois belle et tais-toi est, de manière indémêlable, un geste formel et politique qui fabrique un contrechamp charbonneux, limite clandestin, au glamour obligatoire et aux fictions de pacotille. Ici, toutes ces femmes offrent volontiers ce que le cinéma filme si peu : des visages démaquillés, défaits, ceux d’ouvrières épuisées, désabusées, qui préfèrent intellectualiser plutôt que sourire. Au premier abord, on pourrait croire que l’industrie du cinéma se laisse contaminer par les mouvements féministes des années 1970.

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