tordre le cou aux clichés sur la « traite islamique »

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« L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes », de M’hamed Oualdi, Amsterdam, « Contreparties », 238 p., 19 €.

Le champ est inflammable. L’historiographie de l’esclavage, surtout quand elle s’est voulue « globale », comparatiste, est devenue radioactive au contact des enjeux contemporains. La controverse, qui avait éclaté en 2005 autour d’Olivier Pétré-Grenouil­leau, dans la foulée de la parution de sa somme sur Les Traites négrières (Gallimard, 2004), a bien montré les dégâts de la concurrence mémorielle sur le débat académique. Dans ces polémiques douteuses, la confrontation entre traites atlantique et orientale – laquelle est la plus infâme ? – en a égaré plus d’un.

Aussi s’inquiète-t-on en commençant la lecture de L’Esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux trauma­tismes, qu’un autre historien, M’hamed Oualdi, vient de signer. L’auteur chemine sur un sentier de crête où, en permanence, l’accident guette. Son ambition, louable, est de tordre le cou aux clichés sur la « traite islamique » – une des dénominations de la traite orientale (fin VIIe-début XXe siècle) –, dont les arrière-pensées partisanes ne sont, à ses yeux, que trop évidentes : « Inculper l’esclavagisme “musulman” » pour mieux « disculper l’esclavagisme “européen” ». Le malaise sourd. A trop vouloir combattre l’« instrumentalisation » que certains milieux font des travaux sur la traite dans l’aire arabo-musulmane, ne court-il pas à son tour le risque de la relativiser ?

Oualdi connaît trop son sujet pour glisser dans l’ornière. Loin de minimiser, il cherche avant tout à nuancer. Ainsi de l’idée ­reçue selon laquelle cette traite « gênante » aurait fait l’objet d’un « tabou » ou d’un « silence » dans le monde musulman. Censure de régimes autoritaires et angles morts médiatiques sont incontestables, admet l’auteur. De la même manière, le statut de victime du colonialisme européen cultivé par les nationalismes arabes a pu « éclipser la mémoire de l’esclavage ». Oualdi n’en souligne pas moins l’existence d’une tradition romanesque mettant en scène des figures d’esclave (du ­Roman de Baïbars, au XIIIe siècle, à Barg Ellil, écrit en 1960 par le Tunisien Béchir Khraïef, Sud Editions, 2023), ainsi que de travaux uni­versitaires contemporains (Inès Mrad Dali, Chouki El Hamel…) qui témoignent d’une curiosité grandissante.

Qualifie-t-on de « chrétienne » la traite atlantique ?

Un autre biais de l’approche comparatiste consiste à camper, face à la traite atlantique, une traite « islamique » présentée comme une entité unifiée. L’islam, qui a « maintenu l’esclavage pratiqué depuis l’Antiquité », est certes commun à la région. Pour autant, la diversité des écoles du droit musulman, source de controverses sur l’encadrement de l’esclavage, la fragmentation politique et la multiplicité des foyers régionaux de traite – route transsaharienne, Corne de l’Afrique, océan Indien, sans compter le khanat de Crimée, sous influence ottomane – rendent fragile le ­concept d’un système d’asservissement homogène et singulier, forgé autour d’une référence à l’islam essentialisée. Du reste, s’interroge Oualdi, qualifie-t-on de « chrétienne » la traite atlantique ?

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