La Tunisie dispose d’atouts réels en matière de transformation numérique, mais son cadre législatif accuse un retard qui freine l’élan de ses entreprises. C’est le constat dressé par Yassine Younsi, avocat spécialisé en droit des affaires et des technologies avancées, lors d’un atelier organisé le 7 mai 2026 à l’initiative de la CTFCI, en partenariat avec la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Digital Standards Initiative (DSI). Intitulée « Digitalisation du Trade Finance : enjeux et opportunités pour la Tunisie », cette rencontre a mis en lumière les chantiers prioritaires pour faire du numérique un véritable moteur de compétitivité nationale.
Un cadre juridique à réformer en urgence
Dans une déclaration accordée à L’Économiste Maghrébin en marge de cet atelier, Yassine Younsi a pointé du doigt les limites de l’arsenal législatif actuel. Selon lui, les lois tunisiennes ne reflètent plus les réalités d’une économie de plus en plus connectée et doivent être profondément révisées pour répondre aux standards internationaux du numérique.
Au cœur de ses préoccupations figure la modernisation du code des changes, qu’il juge indispensable pour créer un environnement propice à l’attraction des investissements, qu’ils soient d’origine locale ou étrangère. Ce texte, dans sa version actuelle, constituerait un frein aux transactions digitales et à l’intégration des entreprises tunisiennes dans les chaînes de valeur mondiales.
Au-delà du volet législatif, l’avocat insiste sur la nécessité de renforcer les capacités opérationnelles de l’administration publique. Cela passe, selon lui, par l’acquisition d’outils techniques adaptés et par la formation de personnels spécialisés capables d’accompagner les évolutions numériques dans la durée. Sans cette montée en compétences de l’appareil d’État, les réformes juridiques risquent de rester lettre morte.
Des investissements engagés, une stratégie à prolonger
La Tunisie n’est pas dépourvue d’engagements en la matière. Yassine Younsi a rappelé que plusieurs initiatives ont été lancées dans le cadre de la stratégie numérique nationale couvrant la période 2021-2025, avec le soutien de partenaires tels que la BERD et l’Union européenne. Parmi les financements mobilisés, il a cité un prêt de 190 millions d’euros destiné à déployer la fibre optique, accélérer le déploiement de la 5G et soutenir la digitalisation de l’économie dans son ensemble.
Ces investissements témoignent d’une volonté d’agir, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à hisser la Tunisie parmi les économies numériques de premier plan. L’avocat estime que le pays doit désormais aller au-delà des objectifs fixés pour la période en cours et se projeter vers une vision stratégique à l’horizon 2050, notamment pour anticiper les mutations induites par l’intelligence artificielle et la robotique.
Cette projection à long terme, souligne-t-il, permettrait à la Tunisie de figurer parmi les nations qui ont fait du numérique une priorité d’État structurante, et non plus un simple axe secondaire de politique industrielle. Une telle ambition conditionne également la capacité du pays à améliorer son positionnement dans les classements internationaux sur la maturité digitale.
Un positionnement régional à consolider
Sur l’échiquier arabe, la Tunisie occupe déjà une position honorable. Yassine Younsi affirme que le pays devance actuellement le Maroc et la Jordanie en termes d’avancement dans la transformation numérique, ce qui constitue un point d’appui non négligeable pour attirer des partenariats technologiques régionaux et internationaux.
Cependant, cet avantage comparatif reste fragile. Pour intégrer le cercle des vingt pays les plus avancés au monde sur le plan digital, la Tunisie devra mener de front plusieurs réformes structurelles, consolider ses infrastructures et surtout accélérer la mise en conformité de son droit avec les évolutions du commerce numérique mondial.
La formation, nerf de la guerre numérique
Yassine Younsi a conclu son intervention sur une note sociale et humaine, en soulignant l’importance capitale de la formation dans la réussite de cette transition. Les ingénieurs tunisiens sont reconnus sur la scène internationale pour leurs compétences, mais ils sont nombreux à quitter le pays pour saisir des opportunités à l’étranger. Ce phénomène d’exode des talents représente une perte sèche pour une économie qui cherche précisément à s’appuyer sur son capital humain pour se digitaliser.
Selon l’avocat, l’État et le secteur privé doivent conjuguer leurs efforts pour créer des conditions favorables au maintien de ces profils dans le pays : cadres de rémunération compétitifs, environnement de travail stimulant, accès à des projets technologiques d’envergure. Retenir les talents tunisiens n’est pas seulement une question économique, c’est aussi une condition sine qua non pour bâtir une souveraineté numérique durable.
La digitalisation du trade finance, thème central de l’atelier de la CTFCI, illustre bien cette dépendance au facteur humain. Automatiser les flux documentaires, sécuriser les transactions transfrontalières, intégrer les standards internationaux du commerce électronique : autant de chantiers qui requièrent des compétences pointues, disponibles en Tunisie mais dont la rétention reste un défi persistant. Le cadre juridique, les infrastructures et le capital humain forment ainsi un triptyque indissociable pour que la transformation numérique tunisienne produise ses effets réels sur la compétitivité des entreprises.


