Chaque fois qu’un film tunisien ose représenter le corps, le désir ou un tabou social, la mécanique se remet en marche : indignation virale, appels à l’interdiction, convocations au ministère. Avec Exil, le réalisateur Mehdi Hmili se retrouve au cœur d’une tempête qui dit moins de choses sur son film que sur les tensions profondes traversant la société tunisienne autour de la création artistique, du financement public et du rapport à la liberté d’expression.
Une vidéo suffit à enflammer le débat
Tout commence par une vidéo postée sur les réseaux sociaux. Une femme raconte avoir emmené ses enfants voir Exil et avoir quitté la salle précipitamment, choquée par certaines scènes qu’elle juge inadaptées à un jeune public. Le contenu, rapidement viral, cumule des milliers de vues et engrange des centaines de réactions approbatrices. Elle y réclame l’intervention du ministère des Affaires culturelles et associe le cinéma tunisien à la vulgarité et à l’indécence.
Mehdi Hmili a répondu aux accusations en refusant de se laisser enfermer dans un procès moral. Il a notamment rappelé que certains contenus circulant librement sur TikTok sont bien plus explicites que n’importe quelle scène de son film, et a demandé qu’on ne réduise pas son œuvre à l’étiquette de « vulgaire ». Mais la machine polémique est déjà lancée, et les appels à la censure ou à la suppression du financement public ont suivi.
Cette séquence n’est pas nouvelle. Elle reproduit un schéma récurrent dans le paysage culturel tunisien : un film sort, une scène est extraite de son contexte, et c’est l’ensemble du cinéma national qui se retrouve sur le banc des accusés. Selon Nawaat, qui a analysé cette controverse, la polémique autour d’Exil cristallise des enjeux qui dépassent largement le film lui-même.
Le cinéma tunisien réduit à quelques images
La perception dominante qui associe systématiquement le cinéma tunisien à la nudité ou à l’érotisme repose sur une lecture fragmentaire et sélective de son histoire. Depuis le milieu des années 1980, la représentation du corps dans les films tunisiens a certes évolué, mais de façon nuancée et diverse.
Dans L’Homme de cendres, la nudité masculine apparaît dans un contexte de violence et de traumatisme. Les Sabots en or intègre une scène d’amour assumée, tandis que Halfaouine — probablement la référence la plus citée dans ce type de débat — montre des corps féminins tunisiens nus dans une démarche narrative précise. Ces images, sorties de leur contexte, ont nourri une caricature durable qui réduit une cinématographie entière à quelques plans controversés.
Pourtant, la richesse du cinéma tunisien va bien au-delà de ces représentations. Les Silences du palais (1994), le film le plus populaire de l’histoire du cinéma tunisien, ne contient ni nudité ni scène érotique. Plus récemment, des œuvres comme Nhebek Hedi, Sous les figues, Les Filles d’Olfa, L’Homme qui a vendu sa peau, La Voix de Hind Rajab ou encore Les Enfants rouges illustrent une pluralité de styles et de thématiques, souvent éloignés de toute provocation sexuelle. Plusieurs ont été distingués dans des festivals internationaux de premier plan.
La persistance de cette image réductrice n’est pas innocente : elle traduit une consommation appauvrie du débat culturel, alimentée par une panique morale qui ressurgit à chaque fois qu’un film aborde un sujet jugé inconfortable — le désir, l’homosexualité, la religion, les rapports de classe ou la violence.
L’argument éducatif comme outil de censure déguisée
Derrière les critiques adressées à Exil et à d’autres films tunisiens, on retrouve une injonction récurrente : le cinéma devrait éduquer, moraliser, protéger. Cette vision assigne à l’art une fonction normative — corriger les comportements, transmettre des valeurs acceptables, préserver la jeunesse des représentations jugées dangereuses.
Ce raisonnement repose sur une conception paternaliste du spectateur, présenté comme incapable d’exercer un regard critique sur ce qu’il regarde. La nudité, la sexualité ou la violence à l’écran seraient automatiquement sources d’imitation ou de dérive. Cette logique, en apparence protectrice, aboutit en pratique à légitimer des formes de surveillance des œuvres, où l’on confond montrer avec cautionner.
Or un film n’est ni un manuel scolaire ni un instrument de propagande morale. Il peut explorer des zones d’ombre, mettre en scène des contradictions humaines, provoquer un malaise, sans être tenu de délivrer un message édifiant. C’est précisément dans cet espace de liberté que réside sa nature artistique. Lui imposer une fonction pédagogique obligatoire revient à amputer la création de sa capacité à interroger le réel.
Dans des contextes politiques ou sociaux conservateurs, cet argument du « rôle éducatif » sert régulièrement de levier pour justifier des interdictions déguisées. On ne parle plus de censure, mais de protection de la jeunesse ou de défense des valeurs nationales. Le glissement sémantique masque une même réalité : la mise sous tutelle de la création artistique.
Liberté de création et pression politique
La question de la liberté de création se pose avec une acuité particulière dans le contexte tunisien actuel. En principe, tout film tunisien ayant obtenu son visa d’exploitation a le droit d’être projeté librement, tel que ses auteurs l’ont conçu. Ni pression d’un député, ni campagne d’influenceurs, ni mobilisation en ligne ne devraient pouvoir aboutir à l’interdiction d’une œuvre ou à l’exigence de couper des scènes pour satisfaire des sensibilités particulières.
Le rôle de l’État dans ce domaine est de garantir les conditions d’exercice de la liberté d’expression culturelle — et non de se porter garant d’une morale officielle. Or la frontière entre ces deux postures semble de plus en plus ténue. Sous la présidence de Kaïs Saïed, la culture est de plus en plus envisagée comme un espace devant s’aligner sur une vision politique et symbolique dominante. La rhétorique de la « volonté populaire » et de la « libération nationale » imprègne désormais des secteurs qui bénéficiaient d’une relative autonomie, et le cinéma ne fait pas exception.
Les appels au retrait du financement public des films jugés immoraux s’inscrivent dans cette logique. En conditionnant l’accès aux fonds publics à des critères moraux ou politiques, on ne supprime pas formellement la liberté de création, mais on en réduit drastiquement les conditions matérielles d’exercice. C’est une forme de censure économique, plus discrète mais tout aussi efficace.

