Une séquence vidéo met en scène une porte-parole de la Commission européenne et prétend qu’un ultimatum d’un mois aurait été lancé au président tunisien Kaïs Saïed pour rembourser 152 millions d’euros versés sur son compte personnel, en lien avec le dossier migratoire. Partagée massivement sur Facebook ces derniers jours, cette publication a suscité une vague de réactions parmi les internautes tunisiens. Sauf que les faits racontés dans ces posts sont faux — et Business News a remonté à la source pour le démontrer.
Une vidéo réelle, un contexte entièrement falsifié
Le premier réflexe des vérificateurs a été de retrouver la vidéo originale. Elle a été publiée le 24 octobre 2024 sur la chaîne EU Debates TV. On y voit effectivement Ana Pisonero-Hernandez, porte-parole de la Commission européenne, s’exprimer devant des journalistes. Mais le contenu de ses déclarations n’a strictement rien à voir avec ce que prétendent les publications virales.
Dans cette vidéo, la responsable européenne ne prononce à aucun moment les mots « remboursement », « ultimatum » ou « compte personnel » du président tunisien. Ce qu’elle aborde, en revanche, c’est la position de Bruxelles face aux critiques formulées par la Médiatrice européenne, qui avait pointé un déficit de transparence dans la procédure ayant précédé la signature du mémorandum d’entente entre l’Union européenne et la Tunisie, notamment en ce qui concerne l’évaluation des risques liés aux droits fondamentaux.
Ana Pisonero-Hernandez réaffirme dans cet extrait que « l’Union européenne est un fervent défenseur du respect des droits humains dans le monde, y compris en Tunisie », et que la Commission « prend note de la décision et des suggestions d’amélioration de la Médiatrice européenne » tout en réaffirmant « son plein engagement en faveur de la transparence et de la responsabilité ». Elle mentionne également une aide financière de 150 millions d’euros — et non 152 — accordée à la Tunisie sous forme de soutien budgétaire pour accompagner ses réformes macroéconomiques. Une aide qui n’est nullement présentée comme conditionnelle à un remboursement quelconque.
Ce que dit vraiment l’accord UE-Tunisie sur la migration
Pour comprendre pourquoi cette vidéo a été instrumentalisée, il faut revenir au contexte politique qui entoure les relations entre Tunis et Bruxelles. En juillet 2023, l’Union européenne et la Tunisie ont signé un mémorandum d’entente, présenté comme un partenariat global couvrant plusieurs domaines : coopération économique, transition énergétique, et surtout gestion des flux migratoires. Ce volet migratoire prévoyait des financements européens destinés au renforcement des capacités de surveillance des frontières tunisiennes et à la lutte contre les traversées irrégulières vers les côtes italiennes.
Dès sa signature, cet accord avait été accueilli avec scepticisme, voire hostilité, par plusieurs organisations de défense des droits humains. Ces dernières avaient dénoncé les conditions dans lesquelles des migrants subsahariens étaient traités sur le territoire tunisien, documentant des refoulements aux frontières désertiques, des violences et des abandons dans des zones isolées. Des médias internationaux avaient relayé ces témoignages, alimentant une pression sur les institutions européennes pour qu’elles rendent des comptes sur leur partenariat avec Tunis.
C’est dans ce contexte de tension que la Médiatrice européenne est intervenue, questionnant la rigueur du processus d’évaluation interne mené par la Commission avant la conclusion de l’accord. La vidéo publiée en octobre 2024 constitue précisément la réponse officielle de la Commission à cette mise en cause institutionnelle. Elle s’inscrit donc dans un débat européen interne — entre institutions de l’UE — et non dans une confrontation diplomatique directe entre Bruxelles et le palais de Carthage.
Décryptage d’une désinformation construite sur du vrai
Ce qui rend cette manipulation particulièrement efficace, c’est qu’elle s’appuie sur une vidéo authentique, avec de vrais personnages et de vraies institutions. Le procédé est classique dans la désinformation contemporaine : extraire une séquence crédible de son contexte original, lui greffer une narration fabriquée, et la diffuser dans un environnement où la vérification des sources reste peu répandue.
Dans ce cas précis, les publications Facebook ont ajouté une légende mensongère à une vidéo traitant d’un sujet institutionnel complexe — les critiques de la Médiatrice européenne sur la transparence procédurale — pour en faire une affaire personnelle impliquant directement le président Saïed et un prétendu détournement de fonds. Le chiffre de « 152 millions d’euros » ne correspond pas non plus exactement aux montants mentionnés dans la vidéo originale, où il est question de 150 millions d’euros destinés au soutien budgétaire de la Tunisie.
Aucun passage de la vidéo originale n’évoque un virement sur un compte présidentiel, une demande de restitution, ni un quelconque délai imposé à Tunis. La confusion entre aide budgétaire versée à un État et enrichissement personnel d’un dirigeant est au cœur du récit trompeur véhiculé par ces publications. Ces deux notions sont juridiquement et politiquement distinctes, et les amalgamer constitue une déformation factuelle grave.
Les internautes tunisiens qui ont réagi à cette vidéo en croyant à un affrontement inédit entre l’UE et la présidence tunisienne ont donc été induits en erreur par un contenu sorti de son contexte et augmenté de fausses affirmations. La vidéo date de plus de six mois et ne contient aucune des déclarations attribuées à la porte-parole européenne dans les posts viraux. Les vérifications menées par Business News permettent d’établir clairement que cette affirmation est sans fondement factuel.


