À quelques semaines de l’Aïd Al-Adha, la question du prix des moutons s’impose comme une préoccupation centrale pour des milliers de familles tunisiennes. Entre pouvoir d’achat fragilisé et réalités du marché de l’élevage, la fourchette évoquée par les professionnels du secteur — entre 1300 et 1700 dinars — suscite autant de débat que d’inquiétude. C’est dans ce contexte qu’Imed Ouadhour, président du syndicat régional des agriculteurs de Bizerte et membre de la chambre nationale des éleveurs de bétail, a pris la parole ce vendredi pour apporter des précisions sur la situation du marché.
Une fourchette de prix jugée « raisonnable » par les éleveurs
Selon les déclarations rapportées par Tuniscope, Imed Ouadhour a qualifié de « raisonnables » les prix pratiqués cette saison, précisant que les moutons destinés au sacrifice de l’Aïd se négocient entre 1300 et 1700 dinars. Une estimation qui, pour les professionnels du secteur, tient compte des coûts de production réels : alimentation animale, soins vétérinaires, main-d’œuvre et charges logistiques, tous en hausse ces dernières années.
Pour les éleveurs, cette fourchette tarifaire reflète fidèlement les conditions économiques actuelles de la filière ovine en Tunisie. Le coût des aliments du bétail, notamment les céréales et les fourrages, a connu une pression inflationniste notable depuis 2022, tirée en partie par les perturbations des marchés internationaux. Résultat : produire un mouton de qualité représente un investissement conséquent que les prix de vente doivent couvrir pour assurer la viabilité des exploitations.
Ouadhour a également précisé que des variations existent selon le poids, la race et la région de provenance des animaux. Les moutons plus lourds ou issus de races réputées pour la qualité de leur viande peuvent dépasser le seuil des 1700 dinars, tandis que des bêtes plus légères peuvent se situer en deçà de 1300 dinars. Cette graduation naturelle du marché permet, en théorie, à chaque famille de trouver une option adaptée à son budget.
Un marché sous tension entre offre et demande
La période précédant l’Aïd Al-Adha constitue, chaque année, un moment de forte tension sur le marché du bétail en Tunisie. La demande explose sur un laps de temps très court, ce qui crée mécaniquement une pression haussière sur les prix. Les intermédiaires — souvent décriés — jouent un rôle dans la formation des prix finaux, parfois en accentuant l’écart entre le prix de départ élevage et le tarif payé par le consommateur.
Face à cette réalité, les autorités tunisiennes ont, ces dernières années, multiplié les initiatives pour mieux réguler les circuits de distribution. Des marchés spéciaux pour la vente de bétail sont organisés à l’approche de la fête, avec la participation de contrôleurs chargés de veiller au respect des normes sanitaires et à la transparence des transactions. L’objectif affiché est de court-circuiter les spéculations et de rapprocher les éleveurs des acheteurs finaux.
Toutefois, le contrôle effectif de ces espaces de vente reste un défi opérationnel. Certains consommateurs signalent des pratiques peu transparentes, notamment sur le poids réel des animaux ou sur les conditions sanitaires de certaines bêtes présentées à la vente. Les associations de protection des consommateurs appellent régulièrement à une vigilance accrue lors de ces achats, invitant les familles à privilégier les marchés officiels et à exiger les documents vétérinaires attestant la bonne santé des animaux.
Le poids de l’inflation sur le budget des ménages
Pour de nombreuses familles tunisiennes, débourser entre 1300 et 1700 dinars pour un mouton représente une part significative, voire difficile à mobiliser, du budget mensuel. Avec un salaire minimum qui tourne autour de 500 dinars et un pouvoir d’achat rogné par plusieurs années d’inflation, l’Aïd Al-Adha est devenu une équation financière complexe pour une frange non négligeable de la population.
Certains ménages recourent à des formules d’achat groupé, où plusieurs familles se cotisent pour acquérir un animal en commun, une pratique tolérée sur le plan religieux dans certaines conditions. D’autres choisissent de reporter l’achat au dernier moment, espérant bénéficier d’une légère détente des prix à la veille de la fête, lorsque les éleveurs préfèrent vendre rapidement plutôt que de repartir avec leurs bêtes.
Cette réalité économique contraste avec le discours des professionnels qui défendent la pertinence des prix affichés. Le fossé entre ce que les éleveurs considèrent comme une juste rémunération de leur travail et ce que les consommateurs sont en mesure de payer illustre une tension structurelle qui dépasse le simple cadre de l’Aïd Al-Adha.
La filière ovine tunisienne face à ses défis structurels
Au-delà du pic saisonnier que représente l’Aïd, la filière ovine tunisienne fait face à des difficultés persistantes. Le cheptel national a connu des fluctuations ces dernières années, influencé par les aléas climatiques — les épisodes de sécheresse répétés ont mis à mal les pâturages — et par la hausse des intrants. Certains petits éleveurs ont réduit leurs troupeaux faute de rentabilité suffisante, fragilisant à terme la capacité de production nationale.
La disponibilité en eau et en fourrages reste un enjeu central pour la pérennité de l’élevage ovin en Tunisie. Les régions du centre et du nord-ouest, historiquement productrices, sont particulièrement exposées aux variations climatiques. Dans ce contexte, les représentants professionnels comme Imed Ouadhour plaident pour un soutien plus structuré de l’État à la filière, que ce soit via des mécanismes de subvention des aliments du bétail ou par des programmes d’amélioration génétique des races locales.
La chambre nationale des éleveurs de bétail formule depuis plusieurs années des recommandations pour moderniser les circuits de commercialisation et réduire la part des intermédiaires dans la chaîne de valeur. L’idée de plateformes numériques permettant aux éleveurs de vendre directement aux particuliers est évoquée, mais sa mise en œuvre à grande échelle tarde à se concrétiser.
Perspectives pour les prochaines semaines
À mesure que la date de l’Aïd Al-Adha approche, les marchés de bétail vont progressivement monter en régime. Les premières semaines servent souvent de baromètre pour les acheteurs qui cherchent à anticiper les tendances de prix. Les professionnels s’attendent à une demande soutenue, portée par une tradition profondément ancrée dans la société tunisienne, malgré les contraintes économiques.
Les services vétérinaires régionaux ont annoncé le renforcement des contrôles sanitaires sur les cheptels mis en vente, une mesure destinée à garantir la sécurité alimentaire et à rassurer les consommateurs sur la qualité des animaux commercialisés. Ces inspections portent notamment sur la détection de maladies contagieuses et sur la vérification des conditions de transport et de stabulation des bêtes.


