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Ibn Khaldoun : pourquoi la Tunisie ne cédera pas son patrimoine

Une polémique inattendue a éclaté en Tunisie après qu’un intervenant sur une radio privée tunisienne a attribué Ibn Khaldoun à un pays autre que la Tunisie, soulevant une vague d’indignation parmi historiens et intellectuels. Derrière ce débat en apparence académique se cache une question bien plus profonde : celle de l’instrumentalisation de l’histoire à des […]

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Une polémique inattendue a éclaté en Tunisie après qu’un intervenant sur une radio privée tunisienne a attribué Ibn Khaldoun à un pays autre que la Tunisie, soulevant une vague d’indignation parmi historiens et intellectuels. Derrière ce débat en apparence académique se cache une question bien plus profonde : celle de l’instrumentalisation de l’histoire à des fins identitaires et politiques.

Ibn Khaldoun, enfant de Tunis et de l’Ifriqiya

Né en 1332 à Tunis et mort en 1406, Ibn Khaldoun a grandi, été formé et a forgé sa pensée au sein d’un environnement géographique, culturel et intellectuel tunisien. Ses écrits ne font jamais référence à une entité appelée « Algérie » au sens politique contemporain du terme. Ce qu’il décrit, c’est l’Ifriqiya — cette région historique dont Tunis, sous la souveraineté hafside, constituait le centre névralgique. Dans sa vision du monde, la stabilité de l’ensemble du Maghreb était intrinsèquement liée à celle de cette entité politique dont il était issu.

Prétendre que ses travaux, et en particulier sa célèbre Muqaddimah, auraient été façonnés de manière déterminante par des terres qui correspondent à l’Algérie actuelle, relève d’une confusion entre géographie de voyage et appartenance culturelle. Le fait qu’Ibn Khaldoun ait séjourné dans différentes contrées au cours de sa vie ne saurait modifier son ancrage identitaire originel, de la même façon que les longues années passées par le romancier libyen Ibrahim Al-Koni en Suisse n’ont jamais fait de lui un auteur helvétique, ni que la résidence en France d’écrivains maghrébins n’a effacé leur appartenance nationale.

Comme le souligne l’analyse relayée par Kapitalis, l’appartenance d’un penseur ne se mesure pas à ses déplacements mais à ses racines, à sa formation et au contexte qui a nourri sa pensée. Ibn Khaldoun appartient à la Tunisie non pas par orgueil nationaliste, mais par vérité historique documentée.

Quand l’histoire devient instrument de légitimation

Le vrai problème soulevé par cet incident médiatique dépasse la simple erreur factuelle. Ce qui inquiète, c’est la tendance à transformer l’histoire en matière première au service de récits nationaux construits après coup. Attribuer le patrimoine intellectuel d’une nation à une autre — même subtilement, même par omission — constitue une forme de falsification qui mérite d’être nommée clairement.

L’histoire, rappelons-le, est une discipline fondée sur des sources vérifiables, des archives, des manuscrits et des témoignages datés. Elle ne peut être soumise aux préférences idéologiques d’un intervenant, quelle que soit sa profession ou ses fonctions. La rigueur intellectuelle et l’éthique dans le traitement des faits historiques ne sont pas des options : elles sont la condition sine qua non de tout discours crédible sur le passé.

L’argument avancé dans l’analyse de Kapitalis mérite d’être rappelé ici : si l’on devait appliquer cette logique jusqu’au bout, le peintre suisse Paul Klee — qui disait avoir découvert la lumière et les couleurs en Tunisie — deviendrait tunisien, et Farid Al-Atrash, qui a chanté la Tunisie dans son célèbre Bissat Errih, pourrait lui aussi être revendiqué comme un enfant du pays. L’absurdité de ces hypothèses illustre à quel point le simple passage ou l’inspiration ne crée pas d’appartenance.

Le cas Saint Augustin, un précédent révélateur

Ce type de glissement identitaire n’est pas nouveau. Saint Augustin, né à Souk Ahras — territoire correspondant à l’Algérie actuelle —, a accompli ses années décisives de formation intellectuelle à Carthage, au cœur de ce qui est aujourd’hui la Tunisie. La région est restée pendant des siècles sous influence culturelle et politique carthaginoise, puis tunisienne. Pourtant, personne ne songe à nier les racines de ce père de l’Église au nom de la géographie moderne.

De même, le royaume de Numidie relevait historiquement de la sphère d’influence carthaginoise, ce que les documents et les fouilles archéologiques confirment. Ces réalités ne sont pas des arguments de propagande : ce sont des faits établis, que chaque pays devrait assumer dans leur complexité plutôt que de les instrumentaliser.

La Tunisie, terre d’accueil sans revendication excessive

Un autre angle mérite d’être éclairé : la Tunisie a longtemps joué un rôle d’hospitalité dans l’histoire régionale sans en tirer de dividendes identitaires abusifs. Jamila Bouhired, figure emblématique de la résistance algérienne, est née d’une mère originaire de Sfax. L’État tunisien lui a décerné l’Ordre de la République en reconnaissance de son combat pour la liberté. Pourtant, jamais la Tunisie n’a cherché à la « récupérer » comme figure nationale tunisienne.

Nombreuses sont les personnalités de la révolution algérienne qui ont trouvé refuge ou sont nées en Tunisie. Cette réalité historique n’a jamais été utilisée comme prétexte pour réécrire leur appartenance. Ce rappel factuel n’est pas un acte d’hostilité envers un pays voisin, mais une réponse aux tentatives de réécriture qui, elles, sont bel et bien réelles.

La Tunisie est aussi le pays dont les dynasties ont fondé le Caire, contribué à l’essor d’Al-Azhar et posé les bases de l’université Al-Qarawiyyin à Fès. Ces réalisations sont connues et reconnues. Mais contrairement à ce que certains discours contemporains semblent pratiquer, la Tunisie n’a pas organisé de campagnes médiatiques pour s’approprier ce que d’autres pays considèrent comme leur héritage.

La responsabilité des médias dans la transmission de l’histoire

L’incident qui a déclenché ce débat pointe aussi vers une responsabilité spécifique des médias. Une radio privée tunisienne a servi de caisse de résonance à des affirmations historiquement erronées, sans rectification immédiate ni mise en contexte. Lorsque des personnalités — qu’elles soient issues du monde académique, des forces armées ou de la société civile — prennent la parole dans des espaces médiatiques, elles engagent leur crédibilité mais aussi, d’une certaine façon, celle de leur pays.

La précision dans le traitement de l’histoire n’est pas une exigence réservée aux historiens de métier. Elle s’impose à quiconque s’exprime publiquement sur des questions identitaires sensibles, surtout dans un contexte régional où les tensions diplomatiques peuvent être ravivées par quelques mots mal pesés.

L’Algérie dispose d’une histoire riche, d’une culture dense et d’un patrimoine qui lui est propre. Aucun observateur sérieux ne le nie. C’est précisément pourquoi la construction identitaire nationale n’a aucunement besoin de s’appuyer sur le réajustement de l’héritage des nations voisines. La frontière entre l’ouverture culturelle et la falsification historique est claire : d’un côté, le partage et l’enrichissement mutuel ; de l’autre, la réappropriation au détriment de la vérité.

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