Entre les banques, les régulateurs, la société civile et le monde politique, le rapport de force n’a jamais été aussi ambigu. On leur reproche trop, on leur demande encore plus, et pourtant les établissements financiers continuent d’absorber des contraintes croissantes sans véritablement hausser le ton. Cette cohabitation paradoxale, analysée par Le Temps, révèle une tension structurelle qui mérite d’être examinée sans complaisance.
Des attentes démesurées face à des capacités réelles
Les banques occupent une position singulière dans l’imaginaire collectif : elles sont perçues à la fois comme des acteurs puissants capables de tout résoudre et comme des institutions froides, déconnectées des réalités sociales. Cette double image alimente des attentes souvent disproportionnées par rapport à ce que ces établissements peuvent réellement accomplir.
La société civile a progressivement transformé les banques en instruments supposément universels de régulation des maux contemporains. La lutte contre le blanchiment d’argent en est l’exemple le plus criant. Plutôt que de renforcer les dispositifs étatiques de contrôle, les gouvernements ont déversé sur le secteur bancaire une avalanche de normes anti-blanchiment dont la complexité est inversement proportionnelle à l’efficacité. Coûteuses à mettre en œuvre, chronophages pour les équipes de conformité, ces réglementations pèsent lourd sur les bilans des banques sans pour autant assécher significativement les flux financiers illicites.
Le même schéma se reproduit avec la transition environnementale. Sous la pression des institutions européennes et des ONG, les banques se sont retrouvées en première ligne du combat climatique, portant une responsabilité qui, fondamentalement, incombe aux États, aux industriels et aux consommateurs. Les règles ESG — environnementales, sociales et de gouvernance — ont engendré une bureaucratie documentaire sans précédent. Le dernier rapport annuel de BNP Paribas en consacre pas moins de 56 pages, un chiffre qui illustre à lui seul l’ampleur d’un édifice réglementaire qui risque de devenir une fin en soi plutôt qu’un véritable levier de transformation.
Une complicité tacite qui dessert les banques elles-mêmes
Face à ces injonctions contradictoires, la posture adoptée par les établissements financiers interpelle. Plutôt que de recadrer publiquement le débat et de rappeler les limites de leur rôle, les banques ont souvent choisi une forme de soumission stratégique. L’objectif ? Rester dans les bonnes grâces des régulateurs et éviter d’alimenter une mauvaise presse déjà tenace depuis la crise financière de 2008.
Cette attitude, que l’on peut qualifier à la fois d’arrogance calculée et de naïveté institutionnelle, s’avère contre-productive sur le long terme. En acceptant d’endosser des missions qui excèdent leurs prérogatives naturelles, les banques se placent dans une position inconfortable : elles sont désormais comptables d’objectifs qu’elles n’t ont pas les moyens — ni la légitimité — d’atteindre seules.
Le mécanisme est redoutable. Dès lors qu’une banque accepte implicitement de jouer un rôle de police financière ou de gardienne du climat, elle s’expose à des critiques virulentes au moindre écart constaté. Un client accusé de fraude fiscale ? La banque aurait dû détecter l’anomalie. Une entreprise financée qui continue d’émettre massivement du carbone ? La banque est complice. La logique punitive s’emballe, sans que l’on s’interroge véritablement sur la pertinence du cadre qui a conduit à ces attentes.
Le coût réel de la surréglementation
Au-delà des tensions symboliques, la multiplication des contraintes réglementaires a des effets économiques mesurables. Les coûts de conformité ont explosé dans les grandes banques mondiales au cours de la dernière décennie, mobilisant des milliers de collaborateurs dont le travail ne génère aucune valeur ajoutée directe pour les clients. Ces charges structurelles pèsent sur la rentabilité des établissements et, par ricochet, sur leur capacité à financer l’économie réelle.
Pour les banques tunisiennes et maghrébines, la situation présente des similarités préoccupantes. Sous la pression des recommandations du GAFI — Groupe d’action financière internationale — et des exigences des correspondants bancaires étrangers, les établissements locaux ont dû investir massivement dans des dispositifs de conformité parfois surdimensionnés par rapport à leurs risques réels. Le résultat est une forme de débancarisation progressive de pans entiers de l’économie informelle, sans que cela ne se traduise nécessairement par une réduction effective des activités illicites.
Une compétitivité fragilisée par des règles asymétriques
La question de la compétitivité est au cœur du débat. Les régulations imposées aux banques traditionnelles ne s’appliquent pas avec la même rigueur aux acteurs du fintech et aux plateformes de paiement numériques qui grignotent leurs parts de marché. Cette asymétrie réglementaire crée une distorsion de concurrence difficile à justifier, surtout lorsque certains de ces nouveaux entrants opèrent dans des zones grises juridiques peu contrôlées.
Les banques européennes, en particulier, se retrouvent désavantagées face à leurs concurrentes américaines ou asiatiques, soumises à des cadres ESG moins contraignants. Cette réalité nourrit un sentiment d’injustice au sein du secteur et alimente les doutes sur la cohérence de politiques réglementaires qui semblent parfois davantage motivées par des impératifs politiques que par une logique économique rigoureuse.
Repenser le partage des responsabilités
La question centrale n’est pas de savoir si les banques doivent contribuer à des objectifs sociétaux — elles le font déjà et continueront de le faire. Elle porte sur la manière dont cette contribution doit être définie, encadrée et, surtout, proportionnée à leurs capacités réelles d’action.
Les États et les régulateurs portent une responsabilité majeure dans cette dérive. En externalisant vers le secteur bancaire des missions de surveillance, de contrôle ou de transition écologique qui relèvent d’abord de l’action publique, ils ont créé un système dans lequel personne n’est véritablement responsable de l’ensemble et où les banques servent de fusibles commodes en cas de dysfonctionnement.
Une refonte du dialogue entre les établissements financiers, les autorités de régulation et la société civile s’impose. Non pas pour exonérer les banques de toute responsabilité, mais pour établir des périmètres d’action clairs, des objectifs atteignables et des mécanismes d’évaluation honnêtes. Sans cela, la relation entre les banques et leur environnement institutionnel continuera de ressembler à une valse hésitation — chacun ayant besoin de l’autre, mais refusant de l’admettre franchement.


