Depuis 1946, le Festival de Cannes s’est imposé comme la capitale mondiale du cinéma professionnel. Son Marché du Film, l’un des plus importants de la planète, accueille chaque année des dizaines de milliers de producteurs, distributeurs, programmateurs et journalistes venus de tous les continents. Dans ce dispositif hautement stratégique, les pavillons nationaux installés dans le Village international jouent un rôle opérationnel concret : nouer des partenariats, vendre des droits, attirer des tournages, faire rayonner une cinématographie nationale. La Tunisie y est présente depuis 2007. Mais l’écart entre ce que cet espace pourrait représenter et ce qu’il offre concrètement mérite qu’on s’y attarde.
Un pavillon qui peine à s’imposer dans la compétition internationale
Le constat dressé par plusieurs observateurs, dont le site Webdo, est sévère mais documenté. L’édition 2025 du festival illustrait de manière particulièrement frappante les lacunes du pavillon tunisien. L’affluence y était maigre, la scénographie réduite au strict minimum, et le programme des activités n’a été rendu public que le premier jour du festival — un timing qui condamne d’avance toute tentative de mobilisation des professionnels, dont les agendas sont bouclés bien avant leur arrivée sur la Côte d’Azur.
Plus préoccupant encore : cette communication tardive n’a été relayée que sur la page Facebook du Centre national du cinéma et de l’image (CNCI), uniquement en langue arabe. Or, Cannes rassemble des professionnels issus de plus de cent pays. Limiter la diffusion d’un programme à une seule langue et à un seul réseau social revient à s’adresser à une infime fraction du public visé. Et ce, précisément la semaine où, pour la première fois de son histoire, un film tunisien — Promis le ciel d’Erige Sehiri — ouvrait la section Un certain regard, deuxième section la plus prestigieuse du festival. Ce jour-là, aucune affiche du film n’était accrochée dans le pavillon.
Deux ans auparavant, la situation avait été encore plus embarrassante : le pavillon n’avait ouvert ses portes qu’au cinquième jour du festival, en raison de retards administratifs dans l’obtention des visas pour les représentants tunisiens. À ce stade du festival, la majorité des professionnels ont déjà rempli leurs plannings et pris leurs habitudes. Un espace qui ouvre tardivement part avec un handicap quasi insurmontable.
L’anticipation, condition sine qua non d’une présence efficace
Ces incidents ne sont pas de simples accidents de parcours. Ils révèlent l’absence d’une stratégie de présence pensée en amont. Dans les pavillons qui fonctionnent, la préparation commence des semaines avant l’ouverture du festival. Les programmes sont finalisés et diffusés trois à quatre semaines avant le coup d’envoi. Des invitations ciblées sont envoyées par e-mail à des listes de contacts préalablement constituées : producteurs cherchant des destinations de tournage, distributeurs en quête de nouveaux territoires, programmateurs de festivals à la recherche de films à soutenir.
Cette logique d’anticipation repose sur une réalité simple : les accrédités au Marché du Film ne flânent pas. Ils arrivent avec un emploi du temps précis, souvent organisé depuis le mois d’avril. Lorsqu’une invitation arrive suffisamment tôt, il est possible de dégager un créneau. Lorsqu’elle arrive le matin même de l’événement, la probabilité d’obtenir une présence significative s’effondre.
Le festival de Cannes met par ailleurs à disposition des participants un annuaire des accrédités comprenant leurs coordonnées professionnelles. Cet outil, rarement mobilisé par le pavillon tunisien, permettrait pourtant de constituer des listes de diffusion ciblées et d’engager des professionnels précis — non pas pour les inonder de messages, mais pour leur signaler l’existence d’une initiative qui pourrait les intéresser directement. Même sans déplacement physique au pavillon, recevoir une communication bien formulée contribue à ancrer la Tunisie dans le radar des acteurs du marché international.
La langue, un vecteur d’internationalisation sous-exploité
La question linguistique n’est pas anodine. Le français et l’anglais sont les deux langues de travail dominantes dans l’industrie cinématographique mondiale. Toute communication diffusée uniquement en arabe se prive mécaniquement d’une audience considérable. Rien n’interdit de proposer une version arabe à destination des médias et professionnels du monde arabe — c’est même souhaitable. Mais cela ne peut constituer le seul vecteur. Les pavillons marocain, égyptien ou jordanien, à titre de comparaison, communiquent systématiquement en plusieurs langues et envoient leurs invitations bien avant l’ouverture du festival.
Repenser le contenu pour répondre aux attentes du marché
Au-delà des questions logistiques et communicationnelles, c’est la nature même des programmes proposés qui mérite d’être reconsidérée. Un pavillon national au Marché du Film n’est pas un espace académique. Son public n’est pas composé d’historiens du cinéma ou d’étudiants en filmologie, mais de professionnels en exercice, qui cherchent des opportunités concrètes : des coproductions, des lieux de tournage, des talents à engager, des films à distribuer.
Dans ce contexte, un panel consacré à l’histoire ou à l’esthétique du cinéma tunisien — aussi légitime soit-il dans d’autres contextes — n’est pas nécessairement le format le plus adapté. En revanche, une rencontre axée sur les conditions pratiques d’un tournage en Tunisie pourrait susciter un intérêt réel auprès de producteurs étrangers : quel est le cadre fiscal applicable aux productions internationales ? Quels décors naturels ou architecturaux sont disponibles ? Quelles sont les infrastructures techniques sur place ? Quels professionnels locaux peuvent être mobilisés ?
Ces questions, très concrètes, sont précisément celles que se posent les producteurs lorsqu’ils envisagent de tourner hors de leur pays. Y répondre dans le cadre d’un panel structuré, avec des intervenants tunisiens crédibles et, idéalement, des témoignages de réalisateurs ou producteurs étrangers ayant déjà travaillé en Tunisie, offrirait une valeur ajoutée directe aux participants. Ce type de rencontre positionne le pavillon non plus comme une vitrine institutionnelle, mais comme un outil de développement économique pour la filière cinématographique tunisienne.
Un potentiel réel, des marges de progression importantes
La Tunisie dispose d’atouts objectifs : des paysages variés, une tradition cinématographique reconnue, des techniciens formés et une géographie accessible depuis l’Europe. Ces arguments, bien mis en valeur, pourraient convaincre des productions internationales de choisir le pays comme destination. Encore faut-il que le pavillon devienne un espace où ces arguments sont présentés de manière professionnelle, dans les bonnes langues, au bon moment, aux bonnes personnes. C’est à cette condition que la présence tunisienne à Cannes cessera d’être symbolique pour devenir véritablement stratégique.


