Deux fois en quelques mois, la journaliste Meysem Marrouki a choisi de s’immerger dans Sirāt, le dernier film du cinéaste franco-galicien Oliver Laxe — d’abord aux Journées cinématographiques de Carthage 2025, puis à la clôture du festival Gabès Cinéma Fen le 2 mai dernier. Une insistance qui dit beaucoup sur la nature de cette œuvre : on n’en sort pas indemne, on y revient comme on revient à une blessure ouverte ou à une question sans réponse. Depuis son passage à Cannes, où il a décroché le Grand Prix du Jury, Sirāt continue de provoquer des réactions tranchées — fascination absolue ou rejet total — rarement de l’indifférence. C’est dans ce contexte que La Presse de Tunisie a pu s’entretenir avec Oliver Laxe, invité en Tunisie dans le cadre d’une rétrospective que lui a consacrée Gabès Cinéma Fen.
Un cinéaste entre deux rives, entre plusieurs appartenances
Oliver Laxe — que l’on prononce « Laché » — est né à Paris de parents galiciens qui travaillaient comme gardiens d’immeuble dans la capitale française. À six ans, la famille rentre en Galice. Après ses études universitaires, c’est une intuition, dit-il, qui le pousse vers le Maroc. Il y passera dix ans, habitant dans une palmeraie du sud du pays, tournant ses deux premiers longs métrages dans ces paysages arides et lumineux : Vous êtes tous des capitaines, puis Mimosas, La voix de l’Atlas, récompensé à la Semaine de la critique de Cannes. Une parenthèse en Galice pour Viendra le feu, tourné dans l’une des régions les moins peuplées d’Europe — quatre habitants au kilomètre carré —, avant un nouveau retour au Maroc pour Sirāt, filmé dans la région d’Errachidia.
« J’ai tourné plus de films au Maroc que dans mon propre pays », reconnaît-il avec un sourire. Ce lien dépasse la géographie. Laxe évoque les paysages, la géologie, une forme de transcendance qu’il perçoit dans la culture locale. C’est là que son intérêt pour le soufisme s’est éveillé, nourri par une sensation de familiarité inattendue. Un cheikh lui a un jour confié : « Sous la zarbia, sous le tapis, il y a l’islam en Espagne. » Une phrase qui a résonné : les valeurs paysannes de sa famille galicienne, le sens de la communauté, les gestes du quotidien — tout cela lui semblait trouver un écho dans la campagne marocaine.
Cette quête spirituelle l’a conduit bien au-delà du Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, en Turquie, en Iran. « Je me considère comme un réfugié spirituel, dit-il. Nous, Occidentaux, sommes en quelque sorte des réfugiés qui se dirigent vers le Sud, vers des cultures où l’ego est déplacé. » C’est cette sensibilité qui traverse toute son œuvre, de Mimosas jusqu’à Sirāt.
Sirāt : une méditation sensorielle sur le passage
Dans le désert marocain, entre nappes techno et présences fantomatiques, Sirāt ne raconte pas une histoire au sens classique du terme. Les repères narratifs s’effritent, les personnages semblent traverser l’écran plutôt qu’y habiter, comme si chacun d’eux n’était qu’un seuil, une figure de transition. Le film agit davantage comme une expérience physique que comme un récit : il perturbe, désarçonne, et c’est précisément là que réside son projet.
Laxe en parle comme d’une méditation sur la mort — non pas discursive ou moralisatrice, mais brute, presque archaïque. « Je voulais faire un film sur la mort, ou du moins nier l’idée que l’on meurt vraiment. Rappeler que la mort est un à tout à l’heure, pas un adieu. » Un projet qu’il portait déjà à l’époque de Mimosas, mais pour lequel il n’avait pas encore, selon ses propres mots, ni l’expérience ni les moyens nécessaires.
La mort dans Sirāt n’est ni édulcorée ni complaisante. Elle est brusque, parfois violente dans sa soudaineté — mais jamais dépourvue de dignité. « Il y en a une qui meurt en dansant, en célébrant. Un autre meurt en aidant… Des morts transcendantes », décrit-il. Cette approche tranche avec certaines réactions qu’il a rencontrées dans des contextes occidentaux, où des spectateurs lui ont demandé pourquoi ses personnages mouraient. « Je trouve cette question assez innocente, dit-il. Les gens meurent parce qu’ils doivent mourir. La vraie question n’est pas pourquoi, mais quand — et que fait-on avant de mourir ? »
« El mout kbal el mout » : mourir avant de mourir
C’est peut-être la formule la plus révélatrice qu’Oliver Laxe ait prononcée lors de cet entretien, et il l’a dite en arabe dialectal : el mout kbal el mout — mourir avant de mourir. Une expression soufie, profondément ancrée dans la culture islamique, qui désigne l’idée de se dépouiller de l’ego, de traverser symboliquement la mort de son vivant pour accéder à une forme de lucidité ou de libération.
« Je voulais que les spectateurs meurent avant de mourir en regardant le film. C’était ma manière de prendre soin d’eux », explique-t-il. Une ambition qui éclaire la radicalité formelle de Sirāt : si le film déstabilise autant, c’est parce qu’il ne cherche pas à divertir ni à rassurer, mais à provoquer une forme d’expérience limite, presque initiatique.
Laxe estime que son film trouve une résonance particulière dans les sociétés à majorité musulmane. « Je pense que Sirāt peut être mieux compris dans une latitude musulmane. La confrontation à la mort y est souvent plus mature que dans les sociétés occidentales. » C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les projections tunisiennes — à Carthage et à Gabès — ont généré des échanges d’une intensité particulière.
À 44 ans, Oliver Laxe s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières du cinéma européen contemporain. Son œuvre, traversée par le sacré, le dépouillement et une attention presque mystique au réel, ne cherche pas à plaire — elle cherche à transformer. Regarder Sirāt, c’est accepter de perdre prise, de renoncer temporairement à la compréhension immédiate, pour peut-être accéder à quelque chose de plus enfoui. Un cinéma qui, comme le dit son auteur dans un français enrobé d’un léger accent galicien, ne se raconte pas — il se vit.


