Un mois. C’est le délai accordé par le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Fethi Zouhaier Nouri, au Conseil bancaire et financier pour produire une feuille de route opérationnelle sur le financement de l’économie. Derrière cette injonction, un constat partagé : le système bancaire tunisien, longtemps centré sur la gestion prudentielle de ses bilans, doit retrouver sa vocation première de soutien à l’investissement productif. L’urgence est réelle dans un contexte de croissance atone, de liquidités insuffisantes pour les entreprises et d’une demande d’investissement qui peine à se consolider.
Un virage stratégique pour la Banque centrale de Tunisie
La démarche de la BCT marque une rupture avec la posture défensive qui a dominé le secteur financier tunisien ces dernières années. Après une période prolongée de durcissement des normes prudentielles et de preservation des équilibres bilanciels, l’institution entend désormais impulser une logique plus volontariste. Il ne s’agit plus seulement d’éviter les risques systémiques, mais de mobiliser le secteur bancaire comme levier actif de croissance économique.
Les chiffres publiés par la BCT illustrent l’ampleur du défi. En 2024, l’encours total des crédits à l’économie tunisienne s’est établi à 118,6 milliards de dinars. En apparence, ce montant semble significatif. Mais la progression n’a atteint que 2,8% sur l’année, un rythme insuffisant au regard des besoins réels du tissu économique et des ambitions affichées en matière de relance. Ce ralentissement persistant du crédit privé traduit à la fois une frilosité des établissements bancaires et des contraintes structurelles qui freinent l’accès au financement pour une large part des opérateurs économiques.
En confiant au Conseil bancaire et financier la mission d’élaborer cette feuille de route, la BCT opte pour une approche concertée. L’objectif affiché est de renforcer le financement de l’économie sans compromettre la solidité des bilans bancaires — un équilibre délicat qui suppose des ajustements fins, aussi bien dans les pratiques de crédit que dans les mécanismes de garantie et d’évaluation du risque. Selon les informations relayées par Tunisie Numérique, ce processus devrait déboucher sur des mesures concrètes à destination des banques commerciales dans les semaines à venir.
Les PME, premières victimes d’un accès au crédit sous tension
La mention explicite des petites et moyennes entreprises dans cette initiative n’est pas un détail rhétorique. Les PME constituent la colonne vertébrale du tissu productif tunisien, concentrant l’essentiel des emplois et une part déterminante de la valeur ajoutée nationale. Pourtant, ce sont précisément ces structures qui souffrent le plus des dysfonctionnements du marché du crédit.
Plusieurs facteurs se conjuguent pour maintenir les PME dans une situation de vulnérabilité chronique. Les coûts de financement ont significativement augmenté ces dernières années, sous l’effet des politiques monétaires restrictives adoptées pour contenir l’inflation. Parallèlement, les exigences en matière de garanties restent élevées, pénalisant des entreprises dont les actifs tangibles sont souvent limités. La faiblesse structurelle des fonds propres de nombreuses PME tunisiennes accentue encore leur dépendance au crédit bancaire, tout en les rendant moins attractives aux yeux des établissements prêteurs.
Le résultat est un phénomène bien documenté de sous-investissement chronique. Des entreprises viables, disposant de projets crédibles, se retrouvent exclues du circuit bancaire faute de pouvoir satisfaire les critères d’éligibilité. Cette exclusion financière nourrit à son tour un cercle vicieux : sans financement, pas de modernisation des outils de production ; sans modernisation, pas de gains de productivité ; sans gains de productivité, pas d’amélioration du profil de risque aux yeux des banques.
La conjoncture économique globale aggrave ces tensions. La dégradation du pouvoir d’achat des ménages, la contraction de certains marchés à l’export et les incertitudes pesant sur l’environnement des affaires réduisent les marges de manœuvre des PME. Beaucoup d’entre elles naviguent à vue, incapables de planifier des investissements à moyen terme faute de visibilité sur leur financement futur.
Des mécanismes de garantie à repenser
L’un des chantiers les plus attendus dans la feuille de route concerne précisément les dispositifs de garantie. Les fonds existants, comme la SOTUGAR, jouent un rôle utile mais leur portée reste limitée au regard des besoins. Une réforme des conditions d’intervention de ces mécanismes, combinée à une meilleure articulation avec les banques commerciales, pourrait significativement élargir l’accès au crédit pour les PME sans exposer excessivement les établissements financiers.
Plusieurs pistes circulent dans les discussions du secteur : l’allègement des procédures d’instruction des dossiers de crédit pour les petites structures, l’introduction de produits financiers mieux adaptés aux cycles d’activité des PME, ou encore le développement de mécanismes de notation simplifiés permettant d’évaluer plus rapidement le risque associé à des emprunteurs de taille modeste. La numérisation des processus bancaires, déjà engagée dans plusieurs établissements, pourrait accélérer ces transformations en réduisant les coûts opérationnels liés à l’instruction des petits dossiers.
Un secteur bancaire appelé à se repositionner
Au-delà des PME, c’est l’ensemble de la doctrine du crédit bancaire tunisien qui semble appelée à évoluer. Les banques ont longtemps trouvé une allocation confortable dans le financement du Trésor public, dont les besoins croissants ont absorbé une part significative des ressources disponibles. Ce recours massif à la dette souveraine domestique a mécaniquement réduit les volumes de crédit orientés vers le secteur privé, contribuant à l’effet d’éviction bien connu des économistes.
La réorientation souhaitée par la BCT implique donc un repositionnement stratégique des banques elles-mêmes. Il leur faudra développer des capacités d’analyse sectorielle plus fines, renforcer leurs équipes dédiées aux PME et accepter, dans certains cas, une gestion plus active du risque de crédit. Ce mouvement suppose également une évolution culturelle au sein des établissements, où la relation avec les petites entreprises est parfois perçue comme coûteuse en ressources humaines pour un retour limité.
Les autorités de tutelle semblent conscientes que cette transformation ne se décrète pas. La feuille de route attendue devra donc proposer non seulement des objectifs quantitatifs — en termes de volumes de crédit ou de nombre d’entreprises financées — mais aussi des incitations concrètes pour que les banques trouvent un intérêt économique à s’engager plus résolument dans le financement de l’économie réelle. L’enjeu dépasse le seul secteur bancaire : c’est la capacité de l’économie tunisienne à enclencher un nouveau cycle d’investissement qui se joue, pour une large part, dans les prochaines semaines de concertation.


