Les premières chaleurs de mai ont beau avoir rallumé les lumières des hôtels de Djerba, la saison touristique 2026 démarre sur un rythme inhabituellement prudent. Sur cette île du sud tunisien, dont les plages de sable clair et les palmeraies attirent chaque année des centaines de milliers de visiteurs européens, les professionnels du secteur observent avec inquiétude les répercussions d’un conflit qui se joue à des milliers de kilomètres : les tensions au Moyen-Orient, déclenchées fin février par les frappes israélo-américaines sur l’Iran, puis les contre-offensives iraniennes visant les infrastructures du Golfe, ont considérablement renchéri le coût du transport aérien mondial, et Djerba en ressent déjà les effets.
Des réservations en recul, sans annulations massives
Anane Kamoun, directeur du Royal Garden Palace — un hôtel cinq étoiles niché dans le nord-est de l’île, face à une longue bande de plage — mesure l’impact au quotidien. Avant le déclenchement des hostilités dans la région, son établissement enregistrait une centaine de nouvelles réservations par jour. Ce chiffre a été divisé par deux depuis. « Maintenant, c’est seulement 50 », confie-t-il à l’AFP, précisant toutefois qu’il n’a constaté aucune annulation de séjours déjà confirmés.
Ce demi-soulagement ne masque pas le ralentissement structurel qu’il observe. Pour cet hôtelier, la cause principale est mécanique : la flambée des cours pétroliers a entraîné une hausse significative des tarifs aériens. « Quand un billet d’avion coûte en moyenne 70 à 80 euros de plus qu’avant, le voyageur commence naturellement à envisager d’autres options pour ses vacances », remarque-t-il. Dans un secteur où la compétition entre destinations méditerranéennes est permanente, ce surcoût peut suffire à rediriger des flux touristiques vers des marchés alternatifs.
Le tourisme représente un pilier structurant de l’économie tunisienne : environ 10 % du PIB et quelque 400 000 emplois directs et indirects. Djerba, à 500 kilomètres au sud de Tunis, bénéficie d’un ensoleillement quasi permanent et constitue traditionnellement le premier baromètre de la saison. Ce que l’île enregistre en mai préfigure souvent les tendances qui s’étendront ensuite à l’ensemble du pays.
Des ambitions revues à la baisse pour 2026
L’année 2025 avait pourtant donné de solides raisons d’espérer. Selon Hichem Mahouachi, délégué régional de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), Djerba avait accueilli 1,23 million de touristes l’an dernier, soit une progression de 5 % par rapport à 2024 et de 1,1 % par rapport au record absolu établi en 2019, juste avant que la pandémie de Covid-19 ne paralyse les flux internationaux.
Fort de cette dynamique, l’ONTT tablait pour 2026 sur une hausse de 7 à 8 % des arrivées. Des projections formulées avant que la crise régionale ne vienne perturber à la fois les routes aériennes et l’économie mondiale. « Le cours du kérosène a doublé depuis janvier », rappelle Mahouachi à l’AFP, soulignant que cette hausse a contraint les compagnies aériennes à relever leurs tarifs, voire à supprimer les liaisons les moins rentables.
Face à ce contexte, le responsable de l’ONTT s’accroche à plusieurs signaux positifs. Les compagnies charter et régulières ont d’ores et déjà programmé 5 600 vols à destination ou en provenance de Djerba entre avril et septembre 2026, soit une progression de 3,3 % sur un an. Ces liaisons couvrent 16 pays, majoritairement européens, ce qui témoigne d’un maintien de l’intérêt des opérateurs pour la destination.
La proximité géographique, un atout face à la hausse du kérosène
L’un des arguments avancés par les professionnels tunisiens pour relativiser l’impact de la crise tient à la géographie. Contrairement à des destinations longue distance, la Tunisie se trouve à seulement deux heures de vol des principales capitales européennes. Cette proximité atténue mécaniquement l’effet de la hausse des carburants : sur un court-courrier, l’augmentation du prix du kérosène se répercute de façon bien moins lourde que sur un vol transatlantique ou intercontinental.
« La Tunisie va peut-être bénéficier de ça », espère Mahouachi, estimant que les destinations nécessitant de longs trajets seront bien plus pénalisées que les escales méditerranéennes. L’île de Djerba, souvent desservie par des compagnies low-cost européennes, se trouve précisément dans cette configuration favorable.
À cela s’ajoute un argument sécuritaire. Selon le délégué de l’ONTT, la Tunisie est perçue par les voyageurs et les tour-opérateurs comme « l’une des destinations les plus sûres du bassin méditerranéen ». Dans un contexte géopolitique tendu, cette réputation constitue un avantage concurrentiel réel face à des pays comme la Turquie ou l’Égypte, qui subissent de plein fouet les répercussions économiques et sécuritaires du conflit régional.
Pour les hôteliers de Djerba, qui ont investi ces dernières années dans la modernisation de leurs infrastructures après les années difficiles post-révolution et post-Covid, la saison 2026 s’annonce comme un test de résilience. Entre la prudence des voyageurs face aux incertitudes géopolitiques et les atouts structurels d’une destination proche, accessible et stable, l’île navigue dans une zone d’incertitude que les prochaines semaines de réservations permettront de mieux cerner.


