Alors que Kazan accueillait le 12 mai 2026 la 17ème édition du Forum économique international Russie – Monde islamique avec une affluence record de délégations venues de plus de cent pays, la présence tunisienne a retenu l’attention pour de mauvaises raisons : jugée trop restreinte par les observateurs présents sur place, elle contraste avec l’importance croissante de la Russie dans les échanges commerciaux du pays. Un décalage qui ne passe pas inaperçu, alors que les enjeux économiques et diplomatiques autour de cet événement n’ont jamais été aussi élevés.
Un forum à dimension planétaire ancré dans la capitale tatare
Organisé à Kazan, capitale du Tatarstan, le KazanForum est devenu au fil des années l’une des plateformes économiques les plus influentes pour les échanges entre la Russie et les pays membres de l’Organisation de coopération islamique (OCI). Cette édition 2026 ne fait pas exception : plus de cent nations y étaient représentées, à travers des délégations officielles, des opérateurs économiques et des équipes médiatiques, faisant de cette session l’une des plus denses de l’histoire du forum, selon Espacemanager.
Le programme proposait plus de cent activités structurées autour de vingt-et-un axes thématiques, couvrant des domaines aussi variés que les corridors de transport, la finance islamique, les énergies renouvelables ou encore l’industrie halal. En marge des conférences et tables rondes, la foire commerciale internationale Kazan Halal Market a officiellement ouvert ses portes, offrant aux entreprises participantes un espace concret de mise en relation et de signature de partenariats.
Cette édition revêtait par ailleurs une dimension symbolique particulière : Kazan a été proclamée « Capitale culturelle du monde islamique 2026 », une distinction qui a renforcé la portée politique et diplomatique des accords bilatéraux conclus en marge de l’événement. Des dizaines de mémorandums et contrats ont ainsi été paraphés entre délégations, dans une atmosphère mêlant ambitions commerciales et affirmations identitaires.
La Tunisie, partenaire commercial de la Russie mais absente du devant de la scène
Le paradoxe tunisien au KazanForum mérite d’être souligné. La Russie occupe désormais le rang de quatrième partenaire commercial de la Tunisie, une position qui s’est consolidée notamment grâce aux exportations tunisiennes d’huile d’olive et de dattes vers le marché russe. Des filières agricoles stratégiques pour l’économie nationale, dont le développement dépend en partie de la solidité des relations bilatérales et des opportunités d’affaires cultivées dans des espaces comme le KazanForum.
Pourtant, malgré ce positionnement économique favorable, la délégation tunisienne présente à Kazan cette année a été qualifiée de « limitée » et de « très discrète » par plusieurs observateurs. Une présence en deçà des attentes, qui tranche avec l’envergure internationale de l’événement et avec les ambitions affichées par Tunis en matière de diversification de ses partenariats économiques.
Ce constat n’a pas échappé aux organisateurs ni aux officiels locaux. La ministre de la Culture du Tatarstan a notamment exprimé le vœu de voir la délégation tunisienne se renforcer lors des prochaines éditions, afin que la Tunisie puisse pleinement tirer parti des opportunités de coopération offertes par ce cadre multilatéral. Un appel du pied qui illustre, côté russe, un intérêt réel pour approfondir la relation avec Tunis au-delà des seuls échanges agricoles.
Des opportunités sectorielles encore sous-exploitées
Les thématiques abordées lors du forum ouvrent des pistes concrètes pour les opérateurs économiques tunisiens. Le secteur halal, en pleine structuration en Tunisie, représente un levier d’exportation vers les marchés russes et centro-asiatiques que le KazanForum contribue à irriguer. La finance islamique, de son côté, fait l’objet d’un intérêt croissant en Tunisie, notamment depuis l’essor des banques participatives sur le marché local. Ces deux filières auraient pu bénéficier d’une représentation active sur la scène de Kazan.
De la même manière, les projets de corridors de transport discutés lors du forum concernent directement des routes commerciales qui relient l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, en passant par le Moyen-Orient. La Tunisie, en tant que hub logistique potentiel en Méditerranée, aurait un intérêt stratégique à se positionner dans ces discussions.
Un signal à interpréter pour la diplomatie économique tunisienne
La discrétion de Tunis à Kazan soulève des questions sur la capacité de la diplomatie économique tunisienne à mobiliser ses ressources là où les opportunités se présentent. À l’heure où de nombreux pays émergents rivalisent d’initiatives pour s’inscrire dans les nouveaux réseaux de coopération Sud-Sud et dans les circuits alternatifs aux architectures économiques occidentales, une présence renforcée dans des forums comme celui de Kazan constitue un signal politique autant qu’économique.
Les relations russo-tunisiennes ont connu une dynamique positive ces dernières années, portée notamment par les volumes d’exportation en progression et par des discussions autour de mécanismes de paiement alternatifs face aux contraintes bancaires internationales. Le KazanForum aurait pu servir d’espace pour consolider ces acquis et explorer de nouveaux secteurs de collaboration, notamment dans le domaine de l’agriculture transformée, du tourisme ou des technologies.
La prochaine édition du forum représente donc une occasion à saisir pour la Tunisie, si elle souhaite aligner sa présence diplomatique avec le poids réel que la Russie occupe dans ses échanges extérieurs. Les signaux envoyés depuis Kazan par les officiels tatars témoignent d’une ouverture que la partie tunisienne gagnerait à ne pas laisser sans réponse.


