Vendredi 15 mai, Kairouan se transforme en scène vivante de mémoire et de goût. L’association Kairouan Madinati lance la toute première édition de « Le patrimoine alimentaire kairouanais », une manifestation placée sous le slogan fédérateur : « Notre patrimoine… notre identité… notre saveur ». Organisé dans un espace de loisirs de la ville, cet événement s’inscrit dans la dynamique de la 35e édition du Mois du patrimoine, dont le thème national retenu cette année est « Patrimoine et art architectural ».
Un rendez-vous culinaire ancré dans la mémoire civilisationnelle
L’initiative portée par Kairouan Madinati dépasse largement le cadre d’une simple dégustation. Elle ambitionne de redonner vie à un patrimoine immatériel que les décennies ont parfois relégué au second plan, en tissant un pont entre les héritages historiques de la ville et les réalités contemporaines de ses habitants. Car la cuisine kairouanaise, avec ses recettes transmises de génération en génération, ses épices soigneusement dosées et ses rituels culinaires codifiés, est bien plus qu’un art de table : elle constitue un témoignage vivant d’une civilisation qui a façonné l’histoire de la Tunisie.
Kairouan, cité fondée au VIIe siècle et reconnue comme l’une des villes saintes de l’islam, a développé au fil des siècles une identité gastronomique singulière, mêlant influences berbères, arabes et méditerranéennes. Ses makroudhs au miel, ses plats mijotés aux saveurs profondes et ses douceurs à base de dattes sont autant d’expressions d’un savoir-faire que l’association entend valoriser et documenter avant qu’il ne s’efface dans les plis du temps.
Selon les organisateurs, relayés par Tunisie Numérique, cette manifestation se veut un « espace culturel et gustatif » capable de révéler la richesse d’une gastronomie souvent méconnue du grand public tunisien lui-même. L’objectif est de rappeler que chaque plat raconte une histoire, celle d’une ville bâtisseuse dont la créativité ne s’est pas limitée aux mosquées et aux médersas, mais s’est également exprimée dans les cuisines et les fours à pain.
Architecture, culture et gastronomie réunies en un même espace
La manifestation ne se cantonne pas à la table. Fidèle au thème national du Mois du patrimoine centré sur l’art architectural, la première édition de l’événement entend mettre en regard les deux visages du génie kairouanais : celui des bâtisseurs et celui des cuisiniers. Un parallèle symboliquement fort dans une ville dont la Grande Mosquée, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, demeure l’un des joyaux architecturaux de l’islam maghrébin.
Le programme élaboré par Kairouan Madinati reflète cette ambition pluridisciplinaire. Des concours de pâtisseries anciennes et de plats traditionnels permettront aux participants de mesurer leur maîtrise des recettes d’antan face à un jury attentif aux détails d’authenticité. En parallèle, une exposition de produits artisanaux donnera à voir l’écosystème créatif qui entoure la gastronomie locale : poteries, tissages, ustensiles traditionnels et objets du quotidien hérités de pratiques domestiques séculaires.
L’un des moments forts de la journée sera sans doute la représentation théâtrale intitulée « Les habitudes alimentaires dans une maison kairouanaise ». Ce tableau vivant entend reconstituer l’atmosphère d’un foyer kairouanais d’autrefois, avec ses codes sociaux autour du repas, ses gestes transmis des mères aux filles, et ses moments de convivialité qui structuraient le rythme de la vie familiale. Une mise en scène qui dépasse l’anecdotique pour toucher à l’anthropologie du quotidien.
Un atelier de dessin et de création artistique complètera le dispositif, invitant enfants et adultes à s’emparer visuellement de l’esprit de Kairouan : ses monuments, ses ruelles, ses marchés et leur lien organique avec la culture alimentaire locale. L’idée est de faire de la créativité artistique un vecteur supplémentaire de transmission du patrimoine, en élargissant le public au-delà des seuls amateurs de gastronomie.
Le tourisme culturel comme horizon stratégique
Au-delà de la célébration, l’événement poursuit également des objectifs économiques et touristiques. En mettant en lumière la richesse gastronomique de Kairouan, les organisateurs espèrent attirer l’attention des opérateurs du tourisme culturel sur un filon encore insuffisamment exploité. La Tunisie a longtemps privilégié un tourisme balnéaire qui, malgré son poids économique, ne rend pas justice à la profondeur culturelle de ses territoires intérieurs.
Des villes comme Kairouan, Tozeur ou Djerba concentrent un patrimoine immatériel d’une richesse exceptionnelle, dont la gastronomie n’est qu’une composante parmi d’autres. Valoriser ces héritages par des manifestations structurées et régulières pourrait contribuer à diversifier l’offre touristique nationale et à générer des retombées économiques pour des régions qui en ont besoin. C’est précisément dans cette logique que Kairouan Madinati inscrit son action sur le long terme.
Kairouan Madinati, gardienne d’un héritage collectif
Fondée par un collectif d’acteurs associatifs attachés à la ville de Kairouan, l’association Kairouan Madinati s’est donné pour mission de réconcilier les habitants avec leur patrimoine culturel, qu’il soit tangible ou immatériel. Depuis sa création, elle multiplie les initiatives visant à faire connaître les trésors de la cité aghlabide, à soutenir l’artisanat local et à renforcer le sentiment d’appartenance des Kairouanais à leur propre histoire.
La transmission aux jeunes générations constitue l’une de ses priorités affichées. Dans un contexte où les modes de vie se transforment rapidement et où les habitudes alimentaires évoluent sous l’influence des cultures mondialisées, préserver et documenter les recettes, les techniques et les rituels culinaires kairouanais revêt un caractère d’urgence culturelle. L’association considère que cet héritage ne doit pas rester confiné aux mémoires individuelles mais doit être porté collectivement, partagé et célébré publiquement.
Cette première édition du « Patrimoine alimentaire kairouanais » se veut donc une pierre fondatrice, le début d’un cycle annuel qui pourrait progressivement s’imposer comme un rendez-vous incontournable du calendrier culturel tunisien. En choisissant de débuter dans le cadre du Mois du patrimoine, Kairouan Madinati inscrit clairement son projet dans une démarche nationale de sauvegarde des identités régionales, tout en affirmant la singularité d’une ville dont l’histoire n’a pas fini de nourrir l’imaginaire collectif.


