Poète reconnu de la littérature tunisienne d’expression française, Tahar Bekri franchit un nouveau seuil littéraire avec Je te revois, père, son tout premier récit en prose, publié aux éditions Asmodée Edern à Bruxelles en 2026. Une transition inattendue pour celui qui venait de livrer, l’année précédente chez El Manar, deux recueils de poésie — Le battement des années et Mon pays, le braise et la brûlure — saluée par la critique. Cette fois, l’auteur abandonne le vers et la strophe pour une prose fluide et maîtrisée, sans pour autant renoncer à ses obsessions fondatrices : le temps qui s’efface, les disparus, la terre natale.
Un récit en trois mouvements, entre deuil et tendresse
Structuré en triptyque, Je te revois, père s’articule autour de trois séquences narratives distinctes, chacune portant son propre poids émotionnel. La partie la plus volumineuse — elle représente près des trois quarts du livre — est consacrée à la figure paternelle, personnage central autour duquel gravite toute l’enfance du narrateur. Les deux récits qui suivent, Conte de l’oiseau vert et Ô mère, beaucoup plus courts, rendent hommage à la mère, emportée trop tôt par la maladie, ainsi qu’à la ville de Gabès, berceau natal de l’auteur.
Ce qui frappe d’emblée à la lecture, c’est la tonalité grave et mélancolique qui traverse l’ensemble du texte. Là où Le battement des années évoquait avec une certaine douceur chatoyante les années parisiennes et les séjours bretons, ce nouveau récit convoque des réminiscences plus lourdes, traversées d’une nostalgie douloureuse et d’un chagrin sourd. Le texte ne verse pourtant jamais dans l’amertume ouverte ni dans le règlement de comptes. Le narrateur se montre indulgent, presque apaisé, même face aux figures les plus complexes de son passé.
La relation au père est au cœur de ce dispositif narratif. Homme austère et peu loquace, figure d’autorité rigide, il n’en reste pas moins un repère structurant pour le narrateur. C’est dans son regard que le fils apprend à se mesurer ; c’est dans sa parole rare et lapidaire qu’il puise une forme de détermination. La tension permanente entre les deux hommes n’est pas décrite comme un traumatisme invalidant mais comme un creuset, une pression formatrice qui a forgé la résilience et l’ambition du jeune homme. Bekri, via Kapitalis, évite tout manichéisme : l’autorité paternelle est dépeinte dans ses contradictions, entre sévérité et tendresse mal dite, entre distance et présence tutélaire.
Gabès, la mère, et la parole enfin libérée
Le deuxième récit du livre, Conte de l’oiseau vert, opère un changement de registre notable. On quitte le ton de la confidence intime pour suivre l’odyssée d’un personnage appelé Lucien qui, à l’image d’Ulysse — dont son prénom est une variation paronymique — effectue un long voyage avant de retrouver les siens. Ce retour au pays natal devient le prétexte à une déclaration d’amour lyrique adressée à Gabès, décrite comme une « merveille du monde » et un « paradis sur terre ». La ville n’est pas un simple décor géographique : elle est une matrice identitaire, un espace chargé de mémoire collective et personnelle.
Quant à Ô mère, le troisième et dernier récit, il referme le triptyque sur une note à la fois douloureuse et lumineuse, rendant hommage à cette femme partie prématurément. La mère, le père, la ville natale : cette trinité constitue le socle sur lequel repose toute l’architecture du livre. Comme si Tahar Bekri cherchait, à travers cette traversée mémorielle, à restituer une parole longtemps contenue, une voix intérieure que les contraintes de la forme poétique avaient peut-être bridée.
La prose de Bekri dans ce récit porte les traces de sa formation poétique sans s’y laisser enfermer. Le rythme des phrases, le choix des images, la densité de certaines évocations trahissent une sensibilité littéraire affinée au fil de décennies d’écriture versifiée. Mais la narration gagne ici en amplitude, en respiration, en capacité à déployer une temporalité plus longue, à accumuler les détails sensoriels et affectifs qui donnent chair aux souvenirs.
Un témoignage littéraire sur une génération et une époque
Au-delà de la dimension autobiographique, Je te revois, père peut se lire comme un document sur un moment charnière de l’histoire tunisienne. À travers le parcours singulier de ce narrateur-poète — enfance dans la Tunisie indépendante, exil studieux en Europe, tiraillement entre deux cultures — c’est le portrait d’une jeunesse entière qui se dessine en creux. Une génération prise entre l’autorité familiale et la rigidité du pouvoir politique, entre le désir de s’affranchir et la nécessité de s’enraciner.
Le narrateur ne se pose pas en victime ni en militant. Son propos est plus subtil : il s’agit de témoigner, de restituer avec précision la texture d’une époque, les contradictions d’une société en transformation, les silences qui pèsent dans les familles et les non-dits qui façonnent les destins. La complainte personnelle du « je » résonne ainsi comme l’écho d’une aspiration collective à plus de liberté, à plus d’espace pour la parole et l’expression de soi.
En passant de la poésie à la prose narrative, Tahar Bekri ne rompt pas avec son univers ; il l’élargit. Ce premier récit, dense en cent trente pages, confirme la maturité d’une voix littéraire qui continue d’interroger le temps, la mémoire et l’identité avec une sincérité désarmante. Je te revois, père est disponible aux Éditions Asmodée Edern, Bruxelles, 2026, 130 pages.


