Ce mardi soir, dès 18h, l’Institut français de Sousse ouvre ses portes à une soirée cinématographique consacrée à l’œuvre documentaire de Mahmoud Jemni, réalisateur tunisien dont le regard affûté sur la société de son pays n’a cessé d’alimenter le débat public. Organisée en partenariat avec l’Association des amis des Lettres, des Arts et des Sciences de Sousse, cette projection-débat réunit deux films aux thématiques aussi différentes que complémentaires : l’une plonge dans l’intimité d’une artiste face à la maladie, l’autre scrute les fractures raciales d’une société qui peine encore à les nommer.
Warda, ou la création comme acte de survie
Le programme s’ouvre avec Warda, la passion de la vie, documentaire réalisé en 2014 et d’une durée de 32 minutes. Le film dresse le portrait d’une jeune graveuse confrontée au cancer, et ce choix de sujet n’est pas anodin : Mahmoud Jemni y filme la maladie non pas comme une fatalité qui écrase, mais comme une épreuve que la création artistique contribue à traverser, voire à transcender.
La caméra accompagne Warda dans ses gestes quotidiens, ses séances de soins, ses moments de doute et de concentration devant ses planches de gravure. Ce va-et-vient entre la salle de traitement et l’atelier constitue le cœur du film : deux espaces radicalement opposés qui, dans le parcours de cette jeune femme, finissent par dialoguer. L’art n’y est pas présenté comme un simple passe-temps thérapeutique, mais comme une forme d’affirmation de soi, un refus de se laisser réduire au statut de patiente.
Ce que réussit Mahmoud Jemni dans ce court documentaire, c’est de rendre perceptible la puissance symbolique de la création lorsqu’elle est pratiquée dans des conditions d’adversité extrême. Chaque estampe produite par Warda devient une réponse silencieuse à la menace qui pèse sur son corps. Le film, à la fois intime et lumineux selon les termes utilisés pour le décrire, s’impose comme un témoignage sur la résilience humaine sans jamais verser dans le pathos ou l’édification morale.
Pour le public soussien, la projection constitue une occasion rare de découvrir ou redécouvrir ce pan moins médiatisé du cinéma documentaire tunisien, celui qui choisit le singulier pour dire l’universel, celui qui fait confiance au portrait individuel pour révéler quelque chose d’essentiel sur la condition humaine.
NON. OUI : le racisme tunisien face à la caméra
La seconde partie de la soirée prend une tout autre direction. NON. OUI, produit en 2020 et d’une durée de 75 minutes, s’attaque à l’une des questions les plus sensibles et les moins ouvertement débattues de la société tunisienne : le racisme structurel qui continue d’affecter les Tunisiens noirs, en particulier ceux originaires des régions du Sud.
Le film s’articule autour d’un personnage central : une jeune femme noire, diplômée, originaire de Gabès, qui revient en Tunisie avec le projet de s’y investir professionnellement et socialement. Ce retour au pays est porteur d’espoir et d’ambition, mais il se heurte rapidement à des résistances que le film ne cherche pas à minimiser. Les attitudes discriminatoires qu’elle rencontre — dans le milieu professionnel, dans les interactions sociales — sont documentées avec une précision qui donne au propos sa force.
Mais Mahmoud Jemni ne se contente pas d’un récit individuel. NON. OUI élargit la focale en donnant la parole à une série d’intervenants qui permettent d’inscrire ces expériences dans des cadres analytiques plus larges. Une élue, une représentante du monde associatif, un sociologue et un psychiatre viennent chacun apporter leur lecture du phénomène : ses racines historiques, ses mécanismes sociaux et économiques, ses effets psychologiques sur les personnes qui en sont victimes.
Un débat que la Tunisie tarde à s’approprier
Ce choix de croiser les regards — le témoignage personnel et l’analyse experte — confère au documentaire une densité que les productions plus militantes n’atteignent pas toujours. Le film ne se pose pas en réquisitoire, mais en outil de compréhension. Il invite le spectateur à saisir la complexité d’une réalité que les discours officiels sur l’unité nationale ont longtemps contribué à occulter.
La question du racisme en Tunisie a certes gagné en visibilité depuis la révolution de 2011, notamment grâce aux efforts d’associations de défense des droits des Noirs tunisiens et à l’adoption en 2018 d’une loi criminalisant les actes et discours racistes. Mais le décalage entre le cadre légal et les pratiques sociales demeure considérable, et c’est précisément ce décalage que NON. OUI s’emploie à documenter.
Projeter ce film à Sousse, dans un espace culturel institutionnel, c’est aussi un acte : celui de porter ce débat hors des cercles militants pour le soumettre à un public plus large, celui des amateurs de cinéma et de culture, qui ne sont pas nécessairement familiers des enjeux que le film soulève.
Mahmoud Jemni, un documentariste engagé dans le temps long
Le choix de présenter ces deux œuvres ensemble n’est pas anodin. Entre Warda, la passion de la vie et NON. OUI, six années se sont écoulées, et le regard de Mahmoud Jemni a évolué sans perdre sa ligne directrice : filmer la Tunisie telle qu’elle est, avec ses douleurs et ses contradictions, sans chercher à l’embellir ni à la condamner.
Réalisateur dont le travail s’inscrit dans la tradition du documentaire d’auteur, Jemni fait partie de ces cinéastes tunisiens qui préfèrent la durée à l’immédiateté, l’investigation patiente à l’effet de choc. Ses films nécessitent du temps — temps de tournage, temps d’écoute, temps de montage — et ce tempo se ressent à l’écran dans la manière dont les sujets filmés finissent par se livrer avec une sincérité que seule la confiance peut produire.
La soirée sera suivie d’un échange avec le public, moment qui constituera sans doute la troisième dimension de cet événement, après les films eux-mêmes et les questions qu’ils soulèvent. Dans un contexte où le cinéma documentaire tunisien cherche à conquérir de nouveaux espaces de diffusion au-delà des festivals spécialisés, des rendez-vous comme celui organisé par l’Institut français de Sousse jouent un rôle non négligeable dans la construction d’un public fidèle et informé.


