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Cybersécurité financière : la BCT réclame des normes taillées pour l’Afrique

Depuis Dakar, un message clair a traversé les murs feutrés de la diplomatie des banques centrales. Le vice-gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Mourad Abdessalem, a pris la parole le 8 mai dernier lors de la Conférence internationale 2026 de la BCEAO pour interpeller directement le FMI et la Banque des règlements internationaux : […]

Finance Tunisie - Tunisia Business

Depuis Dakar, un message clair a traversé les murs feutrés de la diplomatie des banques centrales. Le vice-gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Mourad Abdessalem, a pris la parole le 8 mai dernier lors de la Conférence internationale 2026 de la BCEAO pour interpeller directement le FMI et la Banque des règlements internationaux : les normes mondiales sur la cybersécurité financière et les crypto-actifs arrivent trop tard, et quand elles arrivent, elles ne parlent pas la même langue que les réalités africaines.

Dakar, carrefour des banques centrales africaines face aux défis numériques

La BCEAO, institution d’émission commune aux huit États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), avait choisi cette année de consacrer sa conférence annuelle aux crypto-actifs et aux innovations numériques, avec comme fil conducteur leurs implications pour la stabilité monétaire et financière. L’ouverture de l’événement a été présidée par Cheikh Diba, ministre sénégalais des Finances et du Budget, en présence de gouverneurs et vice-gouverneurs de plusieurs banques centrales du continent, ainsi que de représentants du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de la BRI, l’institution bâloise de coopération entre banques centrales.

Parmi les sessions programmées, le panel consacré à la cybersécurité, à l’intégrité financière et à la protection des données a concentré l’attention des participants. C’est dans ce cadre que Mourad Abdessalem, nommé vice-gouverneur de la BCT en décembre 2024 après avoir dirigé le département des études et de la coopération internationale de l’institution, a livré une intervention qui tranchait avec le registre habituel de ces rassemblements institutionnels.

Son propos central ne relevait pas de la revendication politique, mais d’un constat opérationnel : les banques centrales africaines se retrouvent à piloter leurs économies avec des instruments de mesure inadaptés aux nouvelles réalités numériques, faute de normes internationales conçues pour leurs écosystèmes spécifiques.

Un angle mort statistique au cœur du problème

Pour illustrer concrètement l’ampleur du défi, Mourad Abdessalem a choisi un exemple tiré de son propre quotidien à la BCT. Lorsqu’il consulte la position extérieure globale tunisienne — l’outil statistique qui recense l’ensemble des avoirs et engagements financiers du pays vis-à-vis de l’extérieur — il sait que des flux significatifs lui échappent. La raison est simple : il n’existe pas encore de méthodologie commune, opérationnelle et adaptée pour capter les transactions en crypto-actifs dans ce type de tableau de bord macroéconomique. Les chiffres qu’il utilise restent des estimations, sans source officielle vérifiable.

Ce n’est pas un aveu d’impuissance isolé. C’est le reflet d’une lacune structurelle que partagent la majorité des banques centrales africaines confrontées à des marchés de cryptomonnaies en forte expansion, souvent portés par des usages informels, des transferts de fonds diasporiques ou des stratégies de contournement des restrictions de change.

La réponse internationale à ce problème existe sur le papier. Le FMI a publié en mars 2025 la septième édition de son Manuel de la balance des paiements et de la position extérieure globale, communément désigné sous le sigle BPM7. Pour la première fois dans l’histoire de ce document de référence, les crypto-actifs y sont formellement intégrés dans le cadre statistique mondial. Le Bitcoin y est catégorisé comme un actif non financier non produit, les stablecoins comme des instruments de créance, et les jetons natifs de plateformes comme Ethereum ou Solana comme des actifs assimilables à des participations en capital.

Mais entre la classification conceptuelle publiée à Washington et la collecte concrète de données sur le terrain à Tunis, Abidjan ou Nairobi, le fossé reste immense. Les banques centrales africaines doivent extraire ces informations d’écosystèmes où les opérateurs sont souvent non déclarés, où les volumes sont difficiles à tracer et où les infrastructures de reporting n’ont pas encore été construites autour des nouveaux actifs numériques.

Des normes pensées pour les grandes économies, inadaptées aux marchés émergents

Le reproche formulé par Abdessalem devant les représentants du FMI et de la BRI dépasse la question des délais. Même lorsque les standards internationaux existent, leur conception reflète les structures financières des économies développées : des marchés profonds, des opérateurs régulés et référencés, des infrastructures de données matures. Transposés sans adaptation dans des économies où une part importante des transactions numériques passe par des canaux non formalisés, ces standards deviennent difficilement applicables.

Cette inadéquation n’est pas propre à la Tunisie. Elle touche l’ensemble des membres de l’UEMOA et, plus largement, une grande partie des banques centrales du continent africain qui tentent de réguler des pratiques en crypto-actifs en forte croissance, sans disposer des outils normatifs adaptés à leur contexte. La croissance rapide de l’adoption des cryptomonnaies en Afrique subsaharienne, documentée par plusieurs rapports internationaux ces dernières années, rend ce décalage d’autant plus pressant.

Un plaidoyer institutionnel qui engage la Tunisie dans un rôle de porte-voix

En prenant cette position publiquement dans une conférence réunissant des acteurs de premier plan de la finance mondiale, Mourad Abdessalem n’engage pas seulement la BCT dans un débat technique. Il positionne la Tunisie dans un rôle de relais entre les institutions financières internationales et les banques centrales africaines qui partagent les mêmes difficultés mais disposent de moins de plateformes pour les exprimer.

La demande formulée à Dakar comporte deux volets distincts. Le premier concerne la vitesse : les normes de supervision des crypto-actifs et d’évaluation des risques cyber doivent être finalisées et diffusées plus rapidement, car les marchés n’attendent pas les calendriers institutionnels. Le second concerne la conception même de ces normes : leur élaboration doit associer davantage les banques centrales des pays émergents et en développement, de manière à ce que les standards produits reflètent la diversité des environnements financiers dans lesquels ils devront s’appliquer.

Sur le volet cybersécurité spécifiquement, Abdessalem a souligné que les banques centrales africaines font face à des menaces d’un type particulier, qui combinent la vulnérabilité des infrastructures numériques encore en construction, l’exposition aux arnaques et aux plateformes frauduleuses qui prospèrent dans les zones de vide réglementaire, et la difficulté à coordonner des réponses entre autorités nationales dont les ressources techniques sont inégales. Des cadres normatifs conçus pour des systèmes financiers déjà matures ne répondent pas à ces configurations de risque.

La conférence de la BCEAO a ainsi offert une tribune inattendue pour un débat que les enceintes habituelles de la régulation financière internationale — le Conseil de stabilité financière, le Comité de Bâle, le FMI — n’ont pas encore pleinement intégré dans leur agenda : celui de la représentativité des économies africaines dans la fabrique des normes mondiales.

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