Il y a encore deux décennies, la Tunisie figurait parmi les économies africaines les plus performantes. Aujourd’hui, le constat établi par l’économiste Salah Dargouth, ancien expert de la Banque Mondiale, est sévère : le pays a glissé bien en dessous de nombreuses nations du continent, aussi bien en termes de rythme de croissance que de capacité d’investissement. Les chiffres qu’il a compilés révèlent une trajectoire préoccupante que les décideurs ne peuvent plus ignorer.
Une croissance en berne face à des voisins continentaux en plein essor
Sur la dernière décennie, l’économie tunisienne a progressé à un rythme annuel oscillant entre 1,5 % et 2,5 %. Un chiffre modeste qui tranche avec les performances enregistrées par plusieurs pays africains. L’Éthiopie et le Rwanda affichent des taux de croissance avoisinant les 7 %, l’Ouganda se maintient entre 6 % et 7 %, tandis que le Bénin, la Côte d’Ivoire et la Tanzanie gravitent autour de 6 %. Le Kenya, pour sa part, progresse à environ 5 % par an. Des économies qui, pour la plupart, étaient encore considérées comme moins avancées que la Tunisie au tournant des années 2000.
Ce décrochage en matière de croissance n’est pas dissociable d’un autre indicateur tout aussi révélateur : la part de l’investissement dans le produit intérieur brut. La Tunisie ne consacre aujourd’hui que 13 à 14 % de son PIB à l’investissement. En face, la Tanzanie atteint près de 40 %, le Bénin entre 25 % et 26 %, le Rwanda autour de 25 %, la Côte d’Ivoire entre 23 % et 24 %, l’Ouganda entre 22 % et 24 %, l’Éthiopie entre 20 % et 21 %, et le Kenya entre 17 % et 18 %. Des écarts considérables qui traduisent des choix économiques structurellement différents.
La dimension historique de cette évolution rend le tableau encore plus parlant. Selon Salah Dargouth, la Tunisie investissait régulièrement entre 23 % et 26 % de son PIB durant les années 1990 et 2000. En 2010, ce taux dépassait encore les 26 %. En l’espace de quinze ans, il a été quasiment divisé par deux, tombant à environ 13-14 % en 2024. Or, comme le rappelle l’économiste, la littérature économique internationale est claire sur ce point : un taux d’investissement inférieur à 15 % du PIB est structurellement insuffisant pour soutenir une croissance forte et durable. Les pays ayant connu des décollages économiques rapides maintiennent généralement des taux supérieurs à 25 %. Les économies qualifiées de « miracles asiatiques », Chine en tête, ont souvent dépassé les 30 à 35 %.
Le Maroc, un miroir d’Afrique du Nord aux antipodes du modèle tunisien
Le cas marocain est particulièrement instructif. Salah Dargouth le cite en exemple d’une croissance « relativement soutenue » en Afrique du Nord, avec un PIB progressant à un rythme de 4 à 5 % et un taux d’investissement compris entre 20 % et 30 %. Le Maroc s’est distingué ces dernières années par une série de choix stratégiques qui ont transformé son tissu économique en profondeur.
Parmi les éléments mis en avant par l’économiste : des investissements massifs dans les infrastructures, avec notamment le Train à Grande Vitesse, le développement portuaire, un réseau autoroutier étendu, des projets d’énergie solaire et des installations de dessalement. À cela s’ajoutent une industrialisation accélérée dans des secteurs à forte valeur ajoutée comme l’automobile, l’aéronautique et la valorisation des phosphates, ainsi qu’une montée en puissance des exportations industrielles. Le Maroc prépare également sur le plan des infrastructures la Coupe du Monde 2030, un chantier qui devrait amplifier encore davantage la dynamique d’investissement.
Ce positionnement contraste fortement avec la situation tunisienne. Selon Dargouth, la Tunisie souffre depuis plusieurs années d’une économie en dormance, caractérisée par une croissance anémique, un investissement public et privé structurellement faible, et une résistance persistante à attirer les investissements directs étrangers. L’économiste pointe également une administration perçue comme étouffante, une certaine défiance institutionnelle vis-à-vis du secteur privé, ainsi qu’une instabilité réglementaire et financière qui décourage les initiatives entrepreneuriales.
Les ressorts d’un décrochage structurel
Au-delà des chiffres bruts, c’est la dynamique de fond qui interpelle. La Tunisie ne souffre pas seulement d’une conjoncture défavorable : les indicateurs analysés par Salah Dargouth, tels que rapportés par Kapitalis, pointent vers des freins structurels qui s’accumulent depuis plus d’une décennie. L’environnement des affaires, la lourdeur administrative, l’incertitude juridique et les tensions autour du rôle du secteur privé constituent autant d’obstacles à la mobilisation du capital, qu’il soit local ou étranger.
La comparaison avec des pays comme le Rwanda ou la Côte d’Ivoire est d’autant plus significative que ces États ont su, en moins de vingt ans, transformer radicalement leur attractivité économique grâce à des réformes ciblées, une gouvernance renforcée et une vision industrielle cohérente. Le Rwanda, en particulier, est régulièrement cité comme un modèle de transformation institutionnelle sur le continent africain, avec un environnement des affaires réformé en profondeur et une stratégie de montée en gamme dans les services et les technologies.
La Tanzanie, avec son taux d’investissement frôlant les 40 % du PIB, illustre quant à elle la corrélation directe entre l’effort d’investissement et la trajectoire de croissance. Ce niveau d’engagement financier dans l’économie productive génère mécaniquement des effets d’entraînement sur l’emploi, la productivité et les exportations. Un cercle vertueux que la Tunisie peine à enclencher.
Pour Salah Dargouth, le contraste entre la Tunisie et les économies africaines les plus dynamiques est « particulièrement visible dans les infrastructures, la dynamique industrielle et le développement technologique ». Des trois piliers qui conditionnent la compétitivité d’une économie à moyen et long terme, la Tunisie semble avoir reculé sur chacun d’eux au cours des quinze dernières années, au moment même où ses concurrents continentaux accéléraient leur transformation.


