Une formule provocatrice, presque paradoxale, lancée par le philosophe Michel Feher pour bousculer les certitudes sur ce que signifie être juif aujourd’hui. Dans un ouvrage récemment publié, il développe une thèse tranchante : l’État d’Israël, loin d’incarner le judaïsme, s’en serait profondément éloigné. Un dialogue avec l’historienne Sophie Bessis, spécialiste du monde arabe et des questions identitaires, permet d’explorer cette idée qui dérange autant qu’elle interroge.
Une rupture entre judaïsme et sionisme d’État
Michel Feher ne s’attaque pas à l’existence d’Israël en tant que telle, mais à ce qu’il perçoit comme une trahison de l’héritage culturel et éthique juif par la politique menée par l’État hébreu. Pour lui, le judaïsme porte en lui une tradition de questionnement, de résistance à l’oppression, de solidarité avec les minorités et les persécutés — une tradition forgée précisément par des siècles de diaspora et de vulnérabilité. Or, selon lui, c’est exactement l’inverse qui se joue aujourd’hui en Israël, où la puissance militaire, l’expansion territoriale et la logique nationaliste ont pris le dessus sur ces valeurs fondatrices.
Le philosophe n’hésite pas à dire que ce sont paradoxalement les Juifs de diaspora, ceux qui n’ont pas fait le choix de l’aliyah, qui maintiennent le plus fidèlement vivantes ces traditions de pensée critique et d’engagement moral. C’est dans cette perspective qu’il appelle à ce qu’il nomme un retour à soi, un acte de redevenir juif, non pas au sens religieux du terme, mais dans sa dimension éthique et politique.
Sophie Bessis, de son côté, apporte un regard complémentaire nourri par des décennies de travail sur les rapports entre le monde arabo-musulman et l’Occident. Elle observe que la conflation systématique opérée entre critiques d’Israël et antisémitisme a eu pour effet de neutraliser tout débat sérieux, y compris parmi les Juifs eux-mêmes. Cette confusion, dit-elle, sert avant tout des intérêts politiques bien précis, au détriment d’une réflexion honnête sur ce qui se passe réellement.
Le rôle ambigu des soutiens occidentaux
L’un des axes forts de la réflexion de Michel Feher concerne les soutiens occidentaux d’Israël, notamment en Europe et aux États-Unis. Ces gouvernements et ces élites politiques qui se posent en défenseurs d’Israël au nom du devoir mémoriel envers la Shoah sont, selon lui, souvent les mêmes qui instrumentalisent cette mémoire à des fins identitaires et électorales. Il y voit une forme de philo-sémitisme de façade, qui n’a que peu à voir avec un attachement réel aux valeurs juives ou avec la sécurité des communautés juives.
Ce soutien inconditionnel produit, toujours selon le philosophe, un double effet pervers. D’un côté, il prive Israël de toute pression externe susceptible de l’encourager à modifier une trajectoire jugée destructrice. De l’autre, il fragilise les Juifs de diaspora, en les assignant à une solidarité automatique avec des politiques qu’un nombre croissant d’entre eux contestent en réalité. Le résultat est une communauté prise en étau entre l’injonction au soutien et leur propre conscience morale.
Sophie Bessis souligne que ce phénomène n’est pas nouveau mais qu’il a pris une intensité particulière depuis le 7 octobre 2023 et l’offensive militaire qui a suivi à Gaza. La violence des événements a cristallisé des positions, contraint au silence certaines voix critiques et amplifié une polarisation qui rend le dialogue de plus en plus difficile, y compris au sein des sociétés occidentales.
La mémoire comme terrain de conflits politiques
L’un des points les plus délicats abordés dans cet échange porte sur l’usage de la mémoire de la Shoah. Ni Feher ni Bessis ne remettent en cause la centralité de cette mémoire dans l’identité juive contemporaine, ni la nécessité de lutter contre toute forme de négationnisme. Mais tous deux s’accordent à dénoncer la récupération politique de cette mémoire, utilisée comme bouclier pour empêcher toute critique des actions de l’État israélien.
Feher cite plusieurs intellectuels juifs, notamment américains, qui ont payé le prix fort pour avoir osé prendre publiquement leurs distances avec la politique de Tel-Aviv : accusations d’antisémitisme, mise au ban de certaines institutions communautaires, pressions professionnelles. Ce climat d’intimidation, estime-t-il, n’est pas seulement une atteinte à la liberté d’expression, c’est aussi une forme d’appauvrissement de la pensée juive elle-même, une tradition pourtant riche de ses controverses internes.
« Redevenir juif » : une proposition politique autant qu’identitaire
Le titre de l’ouvrage de Michel Feher, tel qu’il le présente dans ce dialogue publié par Le Nouvel Obs, constitue en lui-même un programme. Redevenir juif signifie, dans sa perspective, réinvestir une identité dépouillée de son instrumentalisation nationaliste pour en retrouver le potentiel émancipateur. Il s’agit de renouer avec une tradition diasporique qui a souvent été, dans l’histoire, du côté des luttes pour les droits civiques, contre les discriminations, aux côtés des minorités opprimées.
Cette proposition ne s’adresse pas uniquement aux Juifs. Feher y voit aussi une interpellation lancée aux sociétés occidentales dans leur ensemble, invitées à interroger la cohérence de leurs propres valeurs déclarées. Comment défendre la démocratie, le droit international et la protection des civils en principe, tout en fermant les yeux sur ce qui se passe à Gaza ou en Cisjordanie ? Cette tension, selon lui, mine la crédibilité de l’Occident bien au-delà de la seule question israélo-palestinienne.
Sophie Bessis rappelle que cette réflexion n’est pas absente chez de nombreux intellectuels et militants juifs, en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et même en Israël. Des voix s’élèvent, parfois à grand risque, pour porter une autre vision du judaïsme et de ce que devrait signifier, concrètement, la solidarité avec un État qui agit en leur nom. Le débat existe, mais il peine à trouver un espace dans un contexte médiatique et politique particulièrement saturé et polarisé.
Ce dialogue entre le philosophe et l’historienne pose, en filigrane, une question plus vaste sur la capacité des identités collectives à se reformuler face aux crises. L’identité juive, comme toutes les identités vivantes, est traversée de tensions, de contradictions et d’évolutions — et c’est précisément cette complexité que Feher entend remettre au centre du débat, à rebours des simplifications qui dominent aujourd’hui l’espace public.


