Trop petit, trop contraint, trop lent : le marché tunisien pousse un nombre croissant d’entreprises à regarder au-delà des frontières. Start-up technologiques, PME exportatrices ou acteurs des services numériques, ils sont de plus en plus nombreux à installer une partie de leurs opérations à Paris, Dubaï, Londres, Berlin, Montréal ou Casablanca. Ce mouvement d’internationalisation, que relève L’Economiste Maghrébin, n’est plus une option réservée aux grands groupes : il est devenu une condition de survie pour quiconque ambitionne de croître et de lever des fonds à l’échelle mondiale.
Un marché domestique qui bride les ambitions
Le tissu économique tunisien souffre de plusieurs handicaps structurels qui freinent l’essor des entreprises innovantes. Le pouvoir d’achat des ménages reste limité, la profondeur financière du marché local est insuffisante, et les mécanismes de financement peinent à répondre aux besoins des structures en forte croissance. Pour une start-up évoluant dans le numérique ou l’intelligence artificielle, atteindre rapidement une taille critique est une nécessité économique : sans revenus suffisants à l’international, impossible d’amortir les coûts de recherche et développement ni d’attirer des investisseurs institutionnels.
Mais le problème dépasse la seule question de la taille du marché. Les contraintes réglementaires constituent un obstacle quotidien pour les entrepreneurs tournés vers l’export. Le code des changes, les restrictions sur les mouvements de capitaux et la complexité des procédures administratives s’avèrent difficilement compatibles avec les exigences de l’économie numérique mondiale. Ouvrir un compte bancaire en devises, recevoir des paiements depuis l’étranger, investir dans une filiale hors du territoire ou signer des contrats avec des partenaires européens : chacune de ces opérations peut se transformer en parcours du combattant pour un fondateur tunisien qui n’a pas structuré son entreprise à l’international.
Ce constat est largement partagé au sein de l’écosystème entrepreneurial. De nombreux fondateurs soulignent que les règles en vigueur ont été conçues pour une économie d’un autre temps, et qu’elles ne reflètent plus les réalités d’un secteur technologique qui opère en temps réel, sans frontières et en plusieurs devises simultanément.
Le modèle hybride : rester tunisien, opérer globalement
S’installer à l’étranger ne signifie pas tourner le dos à la Tunisie. C’est la nuance essentielle que portent la plupart des entrepreneurs concernés. Le schéma le plus répandu est celui d’une organisation en deux niveaux : les équipes de développement, d’ingénierie ou de production restent basées en Tunisie, bénéficiant d’un vivier de talents qualifiés et de coûts salariaux compétitifs ; tandis que les structures juridiques, les entités commerciales et les holdings financières sont domiciliées dans des pays offrant un environnement réglementaire plus souple et une meilleure lisibilité pour les investisseurs étrangers.
Cette architecture permet aux entreprises de lever des fonds auprès de fonds de capital-risque européens, américains ou du Golfe, d’opérer librement en euros ou en dollars, et de se présenter à leurs partenaires internationaux avec une crédibilité juridique et financière renforcée. Les destinations les plus prisées varient selon les secteurs et les marchés cibles : Paris et Londres pour l’accès à l’Europe, Dubaï pour le Golfe et l’Afrique subsaharienne, Casablanca pour le continent africain, Berlin pour les écosystèmes technologiques germanophones, Montréal pour le marché nord-américain francophone.
Les motivations avancées par les chefs d’entreprise convergent autour de plusieurs points : accéder à des investisseurs dont les critères d’investissement requièrent une structure juridique dans un pays reconnu, opérer en devises sans restrictions, conquérir les marchés européens ou africains, bénéficier d’une fiscalité adaptée aux structures en croissance rapide, et gagner en crédibilité vis-à-vis de clients et partenaires qui méconnaissent souvent le cadre légal tunisien.
Les succès qui inspirent une génération d’entrepreneurs
InstaDeep, de Tunis à Londres puis au monde entier
Fondée par des ingénieurs tunisiens, InstaDeep s’est imposée comme la référence absolue du succès technologique tunisien à l’international. Spécialisée dans les solutions d’intelligence artificielle appliquées aux entreprises, la société a très tôt ancré son développement à Londres pour accéder aux capitaux et aux grands comptes technologiques mondiaux. Son acquisition par le groupe pharmaceutique et biotechnologique allemand BioNTech, pour un montant estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, a envoyé un signal fort à tout l’écosystème : une entreprise née en Tunisie, avec des équipes tunisiennes, peut prétendre à une valorisation et une reconnaissance mondiales, à condition de s’intégrer dès le départ dans les circuits financiers et commerciaux internationaux.
Expensya : de la gestion de notes de frais à une acquisition nordique
Le parcours d’Expensya illustre une autre trajectoire possible. Spécialisée dans la gestion des dépenses professionnelles, la start-up tunisienne a rapidement compris que son produit avait vocation à s’adresser aux entreprises européennes bien davantage qu’au seul marché local. En structurant sa présence commerciale en France et en développant une base de clients internationale, elle a réussi à accélérer sa croissance avant d’être rachetée par Medius, groupe suédois spécialisé dans les logiciels de gestion financière. Significativement, l’acquisition n’a pas entraîné la disparition des équipes en Tunisie : le pays continue d’accueillir une large part des talents techniques de l’entreprise, tandis que les fonctions commerciales et financières sont pilotées depuis l’étranger.
Dabchy, Cynoia et la génération qui pense international dès le premier jour
Une nouvelle vague de start-up tunisiennes adopte désormais une posture résolument internationale dès leur lancement. Dabchy, qui opère dans l’économie circulaire et la revente de mode de seconde main, cible des marchés régionaux où la demande pour ce type de plateforme est en forte expansion. Cynoia, de son côté, développe des solutions collaboratives destinées à des équipes et des organisations qui dépassent largement le cadre tunisien. Pour ces jeunes pousses, l’internationalisation n’est pas une étape que l’on envisage après avoir consolidé le marché local : elle fait partie intégrante du modèle économique dès les premières semaines d’existence.
Ce changement de paradigme reflète une maturité croissante de l’écosystème entrepreneurial tunisien, qui dispose aujourd’hui d’exemples concrets, de réseaux de diaspora actifs et d’une expérience collective suffisante pour guider les nouvelles générations vers les meilleures pratiques d’internationalisation.


